Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Dernier Voyage de Tanya mardi 2 novembre 2010

Critique Le Dernier Voyage de Tanya

Une femme s’éteint, par Arnaud Hée

Le Dernier Voyage de Tanya

Овсянки / Ovsyanki

réalisé par Alekseï Fedortchenko

Sous le titre Silent Souls, Le Voyage de Tanya fut une des découvertes proposées au sein de la sélection officielle de la 67e Mostra, d’où il est reparti avec le prix de la critique. Ce film au format resserré (1h15) s’avère plus beau que véritablement convaincant.

La Russie, on le sait bien, c’est pas fait pour rigoler ; un vieil homme, deux oiseaux, une forêt éventrée par une route forestière détrempée : le décor est vite planté. Pourtant, Le Dernier Voyage de Tanya semble pouvoir au début se tenir sur une brèche où affleurerait un burlesque contenu, disons "kaurismakien". Mais la piste s’épuise vite pour laisser place aux tourments de l’âme russe, même si celle-ci est matinée cette fois de culture merja. Cadres fixes, plans séquences, mouvements lents, musique élégiaque pour envelopper un symbolisme mélancolique et doloriste à vocation poétique ; il est évident que l’ombre de Tarkovski porte considérablement sur le cinéma d’auteur russe, au point d’être plus ou moins consciemment encombrante sur ses suiveurs, dont Andreï Zviaguintsev, entre autres, avec Le Retour et Le Bannissement. Alekseï Fedortchenko n’est pas exempt de cette tendance, et s’il s’en sort, ce n’est pas sans quelques réserves.

Une femme, Tanya, meurt, Miron, son mari, fait appel à Aist, un gars un peu perché aux faux airs de stalker [1], passeur, mémorialiste des traditions merja et poète – tout comme son père. Et c’est toute une histoire, car tout ce petit monde perpétue donc cette fort mystérieuse culture, de laquelle la russification slave n’a pas eu – ici – tout à fait raison. Ce paganisme s’avère visiblement beaucoup moins compliqué que la liturgie orthodoxe, mais il est aussi beaucoup moins connu... En fait, on se trouve davantage en présence d’une sorte de science-fiction ethnographique puisque le cinéaste a largement imaginé cette culture disparue qui a laissé très peu de traces.

Les deux compères, cadavre embarqué en voiture, se lancent et avalent des kilomètres sur les routes de l’immense État-continent pour accomplir le rite funéraire au bord d’une rivière, dont le terme passe par la crémation du corps retournant ainsi à la mère-nature. Sur le mode de la réminiscence, chacun évoque, par les mots ou le souvenir intérieur, sa relation avec la personne décédée durant le trajet, comme s’il fallait l’épuiser avant de la faire disparaître par les flammes. Bilan d’une vie de couple pas si simple pour Miron ; on comprend aussi plus ou moins que Tanya fut aussi aimée par Aist. Cet épisode donne lieu à des visualisations du passé, mais c’est l’absence – apparemment – de ressentiment au présent entre les deux compères – qui furent pourtant ainsi rivaux en sentiment – qui donne le sel de ce parcours où tristesse et apaisement semblent inextricables.

Deux évidences s’imposent concernant Le Dernier Voyage de Tanya. C’est un film boiteux dans la mesure où il est marqué par une hésitation entre une dimension informative sur les merja et la fiction qui est contée. Introduite inauguralement par la voix-off caverneuse d’Aist, l’équation reste sans véritable solution, ce qui a tendance à rendre la dramaturgie bancale et à installer un écran devant l’émotion – particulièrement sa dimension charnelle – potentiellement contenue par le récit. Par ailleurs, Alekseï Fedortchenko est un redoutable compositeur d’images ; sens aigu du cadre et de la lumière, le résultat est très régulièrement prodigieux, comme lors de la toilette funéraire de Tanya dans un clair-obscur des plus subtils. Une somptueuse photographie (le chef opérateur Mikhaïl Kritchman a remporté assez logiquement le Prix de la meilleure contribution technique de la dernière Mostra) traverse effectivement ce film, et c’est sans doute la prise en charge de la nudité, d’une morte comme de deux vivantes, qui subjugue le plus à ce titre. L’élégance saute aux yeux, et on se prend à convoquer quelques maîtres picturaux en la matière. Cette beauté constitue indubitablement une qualité, mais c’est aussi la limite d’un film qui ne marche pas tout à fait sur ses deux jambes.

Notes

[1Stalker, que l’on traduit par « passeur », personnage emblématique du film homonyme de Tarkovski.

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