Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Grand Partage mardi 22 décembre 2015

Critique Le Grand Partage

La grande crispation, par Josué Morel

Le Grand Partage

réalisé par Alexandra Leclère

De quoi Le Grand Partage veut-il nous faire rire ? A priori de nous : les locataires d’un immeuble cossu du 6ème arrondissement se retrouvent contraints, à la suite d’un décret, d’accueillir pendant l’hiver ceux qui n’ont pas de toit. On comprend vite que le lieu en question est un précipité de la société française et de son tripartisme politique désormais établi : un couple bourgeois de droite, une famille bobo de gauche, et une concierge FN (Josiane Balasko, patriote aux cheveux blancs au pull rouge et au pantalon bleu) occupent le devant de la scène, si l’on met de côté l’hurluberlu solitaire interprété par Patrick Chesnais, aristo homosexuel esseulé qui ne rentre à peu près dans aucune case. Bref, chacun est libre de se retrouver dans l’un des camps grossièrement dessinés (Figaro d’un côté, Libé de l’autre), tout en restant en dehors : c’est une radicalisation du découpage politique de la France qui se présente à nous, suffisamment outrancière pour que ce petit milieu paraisse aussi familier que lointain. Pourtant, le film n’emprunte pas complètement le chemin de la satire, ou du moins pas jusqu’au bout. Un an après le raz-de-marée Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, Le Grand Partage apparaît comme une nouvelle comédie parfaitement inoffensive dans sa forme (indigente) et violente dans ce qui l’anime, tant le racisme et la haine de l’Autre (les minorités, les étrangers, les SDF) constituent le moteur des dialogues et des situations. Il y a dans le film comme un malaise auquel il faut se confronter, qui dépasse simplement les petits constats populistes (remarque de la fille bourgeoise à sa mère coincée : « le bourgeois, c’est celui qui a peur ») et rejoint une crispation générale de la société. C’est d’ailleurs la trajectoire de l’intrigue : la rencontre avec l’Autre permet à chacun, à l’arrivée, de surmonter ses petits tracas. L’écrivain bobo insomniaque boucle son roman et retrouve le sommeil, son épouse apprend à vivre en accord avec ses idéaux et à être une bonne mère, le couple bourgeois de droite recouvre sa libido et la concierge ouvertement raciste, quant à elle, tombe amoureuse d’un Noir et partage sa culture. Tout ça pour ça : si le grand choc avec l’étranger engendre une réelle méchanceté des situations où les pauvres semblent à la croisée de jeux de pouvoirs au sein des couples, « le Grand Partage » en question accouche d’une gigantesque colonie de vacances qui, brusquement, à la faveur d’une ellipse, bascule sur une paix retrouvée. À l’exception du conjoint de la concierge, l’Autre a soudainement disparu à la faveur de cette coupe, pour laisser les couples seuls mais régénérés. Parenthèse refermée : une petite touche d’altérité permet d’apaiser les (mauvaises) consciences, sans que les inégalités ne soient pour autant abolies. Il fallait simplement crever l’abcès.

C’est là que le film se révèle doublement nul. Nul, déjà, d’un point de vue du b.a.-ba comique – acteurs en surrégime, situations laborieuses, dialogues mal rythmés – mais nul, surtout, sur sa veine satirique. Que l’immeuble soit quasiment le seul lieu de l’intrigue pointe autant l’inspiration lourdement boulevardière que la conception verticale du petit microcosme ausculté. Ce qui condamne de fait le film à se replier sur des échanges très sommaires (trois camps, les bourgeois vs les pauvres) qui reconduisent encore et toujours les mêmes gags. D’autres voies sont possibles, comme l’a montré par exemple cette année l’excellente dix-neuvième saison de South Park, où la critique du politiquement correct se télescope à celle de la gentrification, de la peur des minorités, du culte de soi sur les réseaux sociaux, de la montée de Donald Trump, etc., en un seul et même tissu de sens. C’est tout simplement une affaire de transversalité, chose qui manque cruellement au Grand Partage, comédie crispée sur la crispation.

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