Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Majordome mardi 10 septembre 2013

Critique Le Majordome

L’ombre de ton ombre, par Théo Ribeton

Le Majordome

Lee Daniels’ The Butler

réalisé par Lee Daniels

Cecil Gaines est un témoin privilégié de l’histoire contemporaine : il a officié durant sept présidences – nous n’en verrons réellement que cinq – en tant que majordome à la Maison Blanche. C’est aussi un Noir américain, né dans les champs de coton du Sud où il a vu son propre père se faire assassiner par son employeur blanc, avant de partir de son côté pour Washington et « servir », d’abord dans un palace, puis dans la demeure présidentielle. Le Majordome tente, ainsi, deux grands écarts : faire tenir en un seul film à la fois un résumé de toute l’histoire contemporaine américaine (par le prisme du Bureau ovale), et un résumé de toute la lutte pour la libération des Noirs (par le prisme d’une famille dont chaque génération constitue un chapitre de l’histoire des civil rights).

Une entreprise aussi ambitieuse que diminuée

C’est cette vaste entreprise de pédagogie qui fait du Majordome un projet essentiellement grotesque, qui n’a que le temps de saisir les bouleversements historiques sous forme d’instants, de saynètes d’un plus grand tableau qui serait l’hagiographie d’un pays, les États-Unis, et d’une figure semi-divine, le Président. Ainsi se trouvent vignettées l’assassinat de Kennedy [1] (une dizaine de minutes), la guerre du Vietnam (pas mieux), la démission de Richard Nixon (un plan), où Lee Daniels visite l’histoire comme on visiterait un musée en courant, jetant des coups d’œil vaguement curieux aux mandats traversés. La question de l’émancipation des Noirs, essentiellement structurée autour de la relation entre un père bien rangé (Forest Whitaker) et son fils militant du Black Panther (David Oyelowo), n’en est pas moins caricaturale : Lee Daniels consacre une intarissable énergie à faire du « nègre de maison » (ainsi qu’ils sont appelés dans les riches propriétés du Sud) une image de libération en refusant de voir qu’elle cumule tous les attributs de la servilité.

À l’arrivée, difficile de déterminer quel versant du film est la toile de fond de l’autre. Avançant conjointement, présidence et mouvement des civil rights se font les deux points cardinaux de la contemporanéité politique américaine. Le Majordome pose ainsi l’empreinte d’un imaginaire collectif, brutalement matérialisé par une saisie de l’histoire qui est à rapprocher de l’écriture automatique. Chaque donnée politique se trouve ramenée à une image-réflexe, un souvenir prégnant ; ainsi se voient d’ailleurs tout bonnement évacués deux présidents déjà dissous dans l’amnésie générale (Gerald Ford et Jimmy Carter). La présidence de Barack Obama apparaît alors comme le salut du film, la rencontre pacifiée de ses deux sillages contradictoires. Versant littéralement dans le fanatisme – Cecil Gaines, vieillard et veuf, fond en larmes devant l’annonce des résultats en 2008 –, le final du Majordome nous rappelle à quel point l’écriture de l’histoire au cinéma n’est jamais mieux prise en défaut que dans son écriture du présent : l’agenouillement aveugle sur lequel le film s’achève vaut pour preuve de son simplisme généralisé.

Notes

[1Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi les deux films américains se proposant de représenter cette année l’assassinat d’un président ont systématiquement écarté l’image même de cet assassinat, dissimulée dans une ellipse. On ne verra pas plus la mort de John F. Kennedy qu’on ne vit celle d’Abraham Lincoln chez Steven Spielberg. Refoulé traumatique ?

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