Le Mécano de la Générale
Le Mécano de la Générale
    • Le Mécano de la Générale
    • (The General)
    • États-Unis
    •  - 
    • 1926
  • Réalisation : Buster Keaton, Clyde Bruckman
  • Scénario : Buster Keaton, Clyde Bruckman, Al Boasberg, Charles Smith, Paul Smith
  • Image : Dev Jennings, Bert Haines
  • Montage : Buster Keaton, Sherman Kell
  • Musique : Robert Israel (1995)
  • Producteur(s) : Joseph M. Schenck
  • Interprétation : Buster Keaton (Johnnie Gray), Marion Mack (Annabelle Lee), Glen Cavender (Anderson), Jim Farley (Thatcher), Frederick Vroom (le général confédéré)...
  • Distributeur : Théâtre du Temple
  • Date de sortie : 9 août 2017
  • Durée : 1h29
  • voir la bande annonce

Le Mécano de la Générale

The General

En pleine guerre civile, Johnnie, mécano de la locomotive La Générale, se partage entre son amour des trains et celui qu’il voue à sa fiancée, Annabelle. La guerre ayant éclaté, le père et le frère d’Annabelle se précipitent pour devenir conscrits. Johnnie en fait de même, mais, plus utile pour ses qualités de machiniste, il n’est pas recruté, sans qu’on lui en dise toutefois le motif.

Après avoir perdu la face aux yeux d’Annabelle, le machiniste revient à son train-train habituel, jusqu’au moment où des espions nordistes volent sa locomotive pour saboter les lignes de communication. Bien décidé à retrouver la machine, Johnnie se lance à leur poursuite, ignorant qu’ils ont également capturé sa promise.

Héros malgré lui

Encensé après un accueil des plus timides à sa sortie, Le Mécano de la Générale fait désormais figure de monument du cinéma muet, inscrit au National Film Registry. Une reconnaissance qui rend justice à l’un des films les plus ambitieux de la carrière du réalisateur. Keaton s’inspire en effet d’un haut fait de la guerre de Sécession, à savoir le raid d’Andrews, du nom de l’agent de renseignement unioniste qui parvint à s’emparer d’un train pour saboter la ligne Atlanta-Chattanooga. Héroïsme, reconstitution historique, usage de locomotives d’époque et grand budget : autant d’éléments qui ne semblent guère propices à une adaptation dans le registre de la comédie. De fait, Keaton parvient à canaliser cette débauche de moyens en donnant à son film la forme épurée d’un simple aller-retour. Mais le va-et-vient qui pousse Johnnie à franchir les lignes ennemies pour récupérer sa locomotive (ainsi qu’Annabelle) et revenir dans le Sud, implique en réalité un gigantesque renversement des rôles qui investit chacun des aspects du film. Voilà donc le poursuivant poursuivi, le machiniste qui espionne les espions, et sabote une nouvelle fois, en sens inverse, les lignes qu’ils avaient endommagées. L’arroseur arrosé, en somme, comme le montre ce savoureux passage où les unionistes décrochent le tube d’une pompe à eau à l’aller, avant que Johnnie ne leur joue le même tour en revenant vers le sud, faisant passer les poursuivants sous un véritable jet d’eau.

Du train au cinéma

Malgré ce tracé apparemment rigide, le rythme du film se refuse à la linéarité. La locomotive fait ainsi preuve, malgré ses dimensions, d’une fascinante dextérité. Celle-ci s’arrête brusquement, recule, risque de basculer à tout moment au gré des obstacles, poussant Johnnie à des morceaux de bravoure, comme lorsqu’il ramasse une poutre sur les rails, avant d’en voir une juste après, qu’il fait tomber sur le côté en jetant la première sur son extrémité. Véritable personnage du film, la locomotive participe également de la comédie, et semble parfois même s’amuser aux dépens du héros, comme au moment où elle s’arrête et que celui-ci descend pour jeter du sable sur les rails, la faisant redémarrer alors qu’il a le dos tourné. L’habileté de Keaton atteint un nouveau palier, où il ne s’agit plus seulement de cascades, mais de l’interaction avec cet étonnant partenaire de jeu.

Le réalisateur parvient ainsi à donner vie à une nouvelle forme d’héroïsme : non plus celui belliqueux et grandiloquent de la rhétorique guerrière, mais celui, involontaire, d’un héros poussé par la force des choses à enchaîner les exploits. Car s’il fait l’éloge du hasard, du geste involontaire et pourtant virtuose (le moment où Johnnie dégaine son sabre, faisant voler la lame qui va s’abattre sur un tireur sudiste embusqué non loin), Le Mécano de la Générale repose tout autant sur la métaphore de l’aiguillage, où la précision d’un tracé invisible conduit le héros au-devant des obstacles qui se présentent à lui. On songe la scène où Johnnie charge le canon sur le wagon qui suit la locomotive. Malheur, il décroche le wagon par erreur, et le canon, tourné vers le haut, se met lentement à descendre jusqu’à viser la locomotive. Mais au dernier instant, une courbe dans le chemin fait dévier Johnnie de sa trajectoire, alors que le boulet de canon atteint la locomotive en face de lui : le hasard n’est qu’un faux-semblant, qui atteste de la précision de la mise en scène. En somme, c’est par sa capacité d’exploiter le potentiel cinématographique de la locomotive que le film brille, faisant du train un véritable dispositif visuel : Le Mécano de la Générale marque ainsi l’un des sommets du Keaton cinéaste, habile machiniste devant, mais aussi derrière la caméra.