Le Milliardaire
Le Milliardaire
    • Le Milliardaire
    • (Let's Make Love)
    • États-Unis
    •  - 
    • 1960
  • Réalisation : George Cukor
  • Scénario : Norman Krasna, Hal Kanter, Arthur Miller (non crédité)
  • Image : Daniel L. Fapp
  • Décors : Gene Allen, Lyle R. Wheeler
  • Costumes : Dorothy Jeakins
  • Montage : David Bretherton
  • Musique : Lionel Newman
  • Producteur(s) : Jerry Wald
  • Production : The Company of Artists
  • Interprétation : Marilyn Monroe (Amanda Dell), Yves Montand (Jean-Marc Clément), Tony Randall (Howard Coffman), Frankie Vaughan (Tony Danton), Wilfrid Hyde-White (John Wales), Milton Berle (dans son propre rôle), Bing Crosby (dans son propre rôle), Gene Kelly (dans son propre rôle)
  • Distributeur : Ciné Sorbonne
  • Durée : 1h59

Le Milliardaire

Let's Make Love

réalisé par George Cukor

Dans les trois films que George Cukor consacre au monde du music-hall (Une étoile est née, Les Girls et Le Milliardaire), la vérité se dissimule au creux du mensonge et de l’artifice. Le point de départ de ce troisième volet a ainsi la complexité d’une poupée gigogne : le milliardaire Jean-Marc Clément (Yves Montand) accepte de se caricaturer lui-même dans un spectacle de cabaret, en faisant semblant d’être un acteur nommé « Alexandre Dumas », tout cela pour conquérir l’amour d’une jeune actrice, la rayonnante Amanda Dell (Marilyn Monroe). Bien connue pour la sublime apparition de Marilyn en pull bleu et collants sur la chanson de Cole Porter «My heart belongs to daddy», cette comédie musicale repose sur une savoureuse ironie qui fonctionne à plusieurs niveaux.

La vérité de la scène

Pour Jean-Marc Clément, le monde de la scène dispense une vérité acide, un apprentissage sur soi par lequel le milliardaire découvre toutes les illusions liées à sa richesse. Au gratte-ciel luxueux, où Jean-Marc est littéralement adulé par ses sbires, s’opposent les caves enfumées de Broadway, où l’apprenti acteur enchaîne les « flops ». Les blagues qu’il raconte habituellement, le monde du show biz les connaît en effet toutes déjà par cœur. Dans plusieurs scènes pleines d’ironie (nous seuls comprenons alors ce qui arrive à Jean-Marc), Amanda insulte sans le savoir le milliardaire, elle qui croit encourager un acteur débutant : il « joue vraiment très bien » la suffisance ou la froideur du personnage, on croirait presque retrouver ce « salaud » de Jean-Marc Clément. Le rire repose donc sur un renversement carnavalesque du jeu social, où les classes populaires peuvent enfin s’adresser en toute franchise aux grands de ce monde, comme dans Indiscrétions et My Fair Lady. L’on rit d’abord de ce golden boy avec lequel on règle ses comptes, lui qui devra user de toute sa fortune pour monter péniblement les échelons de la troupe et plaire à Amanda.

Changements d’image

À l’instar de l’univers du spectacle qui met à mal l’image dorée du riche héritier – sur scène, il devra s’égosiller comme un coq à côté d’une Callas et d’un Elvis hystériques, la mise en scène de Cukor est elle aussi un art de prendre de la distance par rapport aux apparences toutes faites des stars, un art de l’ironie et du contrepied. Yves Montand était alors connu comme chanteur et danseur, sortant justement d’un vrai triomphe à Broadway (Cukor le repéra sur scène lors d’un show télévisé américain, et non au cinéma). Résultat, le voilà surjouant le pire chanteur et danseur du monde, au point que Gene Kelly (jouant son propre rôle), qui doit donner des cours de danse au riche personnage, manque de jeter l’éponge. Quant à Marilyn Monroe, Cukor la libère de l’image vénale des Hommes préfèrent les blondes de Hawks et de celle, plus frivole et évaporée, de Certains l’aiment chaud de Wilder. Elle joue une jeune actrice simple et sage inscrite aux cours du soir, bienveillante et profondément désintéressée. Sa première apparition est certes un monument de sensualité, dévoilant tout d’abord ses jambes en haut d’une barre de pôle. Mais elle incarne rapidement un archétype féminin dont la silhouette se dessine uniquement dans le contre-jour des projecteurs, une figure gracieuse et pudique filmée majoritairement en plan rapproché taille. Marilyn Monroe rejoint ainsi le panthéon des actrices pleinement révélées par Cukor auprès de Katharine Hepburn, ou encore Sophia Loren.

Donner de l’intensité à la vie

La scène du cabaret sur laquelle évolue la lumineuse chanteuse ressemble à une peinture de Toulouse-Lautrec – une palette de couleurs sombres et harmonieuses où seule rejaillit une couleur vive : celle de son pull bleu, de son maillot ou sa robe vert émeraude. Par cette composition mettant tout particulièrement en relief les personnages, Cukor souligne la césure entre le monde du spectacle, son intensité singulière, et la réalité extérieure. L’histoire de Jean-Marc Clément est au fond une traversée « dialectique » du réel jusqu’à la scène, avant de revenir à la vie complètement transfiguré par l’expérience du music-hall. Après avoir été un spectateur interdit et fasciné par Amanda, Jean-Marc devra ainsi devenir acteur pour conquérir la belle – c’est seulement lorsque le milliardaire devient un mime convenable qu’Amanda lève les yeux vers lui. Mais il faudra encore qu’il accepte de faire de sa vraie vie une scène propice à dernier numéro de charme, entre ses bureaux et son ascenseur télécommandé. C’est à ce moment-là que les deux stars renoueront avec leurs images iconiques habituelles, lui, l’irrésistible French lover triomphant d’un fragile et éternel féminin. Cette belle comédie classique devait bien hélas s’achever par un nécessaire « retour à l’ordre », où chaque star, dans un mouvement contraire à celui des personnages du film, retourne bien sagement à son emploi habituel.