Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Monde de Nemo 3D mardi 15 janvier 2013

Critique Le Monde de Nemo 3D

Somewhere behind the sea, par Théo Ribeton

Le Monde de Nemo 3D

Finding Nemo

L’aube du millénaire fut pour Pixar l’avènement d’un âge d’or : des films d’une ambition esthétique alors inédite en images de synthèses, depuis les mouvements aquatiques de Nemo jusqu’au photoréalisme poussiéreux de WALL-E en passant par la plastique gastronomique de Ratatouille ; également des films puissamment originaux et d’une succulente diversité, muets, parlants, regorgeant de personnages de tous types, comme un pied de nez à la répétitivité du blockbuster jeune public ; enfin des films « adultes » (le mot est un peu fourre-tout), comme on aime en montrer à ces enfants qu’il faudrait arrêter de prendre pour des billes, et comme on aime du coup en regarder nous-mêmes. WALL-E, malgré la reconnaissance connue par le film, a certainement fermé la dernière page de cet âge d’or. L’attente générée par les sorties Pixar, gonflée de film en film et déraisonnablement engraissée par une vaste campagne de teasing, ne pouvait plus qu’éclater : le robot fut d’ailleurs introduit comme une sorte de héros ultime du studio, et en fut ainsi le phénix. Pourtant depuis, les productions d’Emeryville n’ont pas été forcément moins bonnes : Là-haut, Rebelle et surtout Toy Story 3 furent de belles réussites. Il n’en reste pas moins que ce retour à une certaine sérénité des sorties, ce calme après la tempête, a un goût de paradis perdu. Paradis avec lequel le studio cherche régulièrement à renouer : avec des suites, comme celles de Toy Story, de Cars, de Monstres & Cie, ou encore avec des ressorties, comme c’est aujourd’hui le cas.

Reconquête de l’éden

C’est une tournure assez ironique dans l’histoire du studio, que celle qui le voit contraint à vivre et perdre un âge d’or puis chercher à le retrouver, puisqu’il s’agit du fondement même de toutes les histoires que Pixar a racontées depuis le début de son existence. La chambre d’Andy, la routine de Monstropolis sont autant de cocagnes prises d’assaut par les rigueurs du monde réel : le village sous la mer de Nemo en serait une autre, à ceci près qu’elle est endeuillée. L’éden est de courte durée dans Le Monde de Nemo : il est déjà meurtri par le deuil d’une mère. Le conte aquatique d’Andrew Stanton est certainement la production Pixar la plus triste : il y a, dès le départ, une cicatrice indélébile. Marin (rocailleux Albert Brooks, pour la version française il faudra se contenter de Franck Dubosc) et Nemo, prématurément séparés, vivront deux voyages initiatiques parallèles : celui d’un père, très vite affublé d’un enfant de substitution, l’amnésique Dory qui lui apprendra à lâcher la bride ; celui d’un fils qui, tout crâne qu’il est, a lui aussi besoin de se faire violence pour prendre sa liberté. Deux versants d’un virage traumatique, la rupture du cocon familial, s’alternent en une série de mises au défi de soi, d’expériences intimement rudes : au-delà de la poursuite physique, il y a dans l’air (dans l’eau) quelque chose de l’ordre du passage obligé, comme si père et fils ne devaient finalement se retrouver qu’après avoir expulsé pour de bon ces vieux démons.

Et pour un voyage intérieur, quel élément plus houleux, plus vivant que l’océan ? La patte Pixar trouve dans le grand bleu un territoire sans frontières d’une richesse prodigieuse, où s’exprime passionnément l’imagination proverbiale du studio. C’est également un espace démesurément étranger, aux volumes inédits : plus vraiment de haut ni de bas, ni de pesanteur, ni d’unité d’échelle. Les personnages sont tour à tour immenses et minuscules, de l’hippocampe à la baleine. Dans ce terrifiant pays des merveilles, pas d’anthropomorphisme rouillé à la DreamWorks (qui sortait peu après Gang de requins : n’en parlons plus…) : le bestiaire fait du film un véritable train fantôme. L’eau engourdit les mouvements, retient la lumière, baigne certaines scènes d’un parfum cauchemardesque (l’arrivée de Nemo dans l’aquarium, ou encore la séquence des méduses).

À savoir si la ressortie s’imposait ? Pas franchement oublié, Nemo reste une des plus grandes réussites d’Emeryville. Andrew Stanton a su faire de son histoire de traque un bouleversant apologue sur la rupture familiale. Plus dur, plus adulte (le véritable héros, c’est Marin) que les autres titres du studio, il n’a peut-être d’égal que Toy Story 3 dans l’ampleur des questions qu’il soulève, tout en comptant parmi ses plus ambitieux succès esthétiques. En marge de l’évident argument économique, c’est un retour sur un des grands films d’animation de ce début de siècle qui nous est proposé. Dans le même temps, si ce n’est pour Monstres Academy (prévu en juillet), un vent de nouveauté souffle enfin sur le line-up du studio : trois projets originaux en développement. Nemo apparaîtra alors comme un touchant contrepoint à la façon dont Pixar semble enfin se libérer de l’emprise de ce vieil âge d’or.

Annonces