Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Narcisse noir mardi 14 décembre 2010

Critique Le Narcisse noir

Pulsions sexuelles dans un monastère, par Lionel Hurtrez

Le Narcisse noir

Black Narcissus

Des couleurs flamboyantes et une tension érotique permanente : Le Narcisse noir est le chef d’œuvre de la production Archers, créée par Powell et Pressburger.

Un groupe de nonnes partent fonder un dispensaire, près de Darjeeling, dans le palace de Mopu. Éduquer la population locale, c’est-à-dire leur enseigner l’anglais, tout en gardant l’esprit du monachisme, c’est la tâche qui incombe à la très jeune mère supérieure, Sœur Clodagh, incarnée par la très belle Deborah Kerr. Mais le palace de Mopu n’est pas un lieu comme les autres : ancien harem, il semble encore regorger des tensions sexuelles qui l’animaient jadis. Ce lieu sera donc pour les nonnes, le moyen de connaître leur force, mais aussi leurs limites. Le personnage de Mister Dean (David Farrar), leur interlocuteur privilégié et médiateur avec la population locale, incarne admirablement cette tentation.

C’est la frustration sexuelle qui est peut-être le thème principal du film. Face à Mister Dean, Sœur Clodagh doit garder son sens du devoir et d’obéissance à la communauté qu’elle dirige. Jamais elle ne doit céder et c’est elle qui doit convaincre Sœur Ruth de résister à la tentation. C’est à travers les dialogues, fins et pleins de sous-entendus (la périphrase et la prétérition transcrivent parfaitement la manière détournée de dire les choses, sans vraiment les dire), que l’on perçoit l’épreuve qu’endure Sœur Clodagh : chaque parole qu’elle prononce résonne comme un dialogue intérieur, son interlocuteur ne devenant alors que le moyen d’exprimer ses propres angoisses. Le spectateur explore ainsi la personnalité de Sœur Clodagh, avec sa part d’ombre et son passé que l’on découvre au fil du film grâce à plusieurs flash-backs.

L’ambiance du film doit beaucoup aux décors de cet Himalaya brumeux, de ce monastère qui donne directement sur un abîme, toujours présent, toujours proche. La chute est donc possible et serait fatale. L’absence de communication avec la population locale les isole d’autant plus que les nonnes ne les comprennent pas, que ce soit leur langue ou leurs coutumes. L’ambiance sonore ajoute une tension supplémentaire : le son des cloches du monastère s’oppose au son des trompettes et des tambours du village. L’univers sonore est le lieu de contraste entre les deux cultures : les cloches sont imposées au village qui n’a aucune envie de suivre leur rythme, préférant le tambour, qui résonne dès que quelqu’un souffre et qui s’arrête dès que celui-ci meurt. Sorti en 1947, l’année de l’indépendance de l’Inde, ce film a d’ailleurs donné lieu à plusieurs interprétations politiques : il est vrai que l’on peut voir dans ce film le symbole de l’incommunicabilité entre la population locale et la communauté religieuse qui leur est extérieure. Ainsi, les leçons d’anglais semblent inutiles (l’apprentissage de la langue se résume aux noms des fleurs) et soulignent l’inadéquation de la colonisation avec les "besoins" de la population locale. C’est à une réflexion sur l’altérité que peut donner lieu ce film : les nonnes ne s’intègrent pas au village et n’acceptent aucune des coutumes locales. La scène comique dans laquelle Sœur Clodagh aimerait demander au moine ermite de se déplacer de quelques mètres pour ne pas troubler les nonnes est révélatrice de cet abîme qui sépare les deux cultures : ces nonnes ne parviennent pas à s’adapter et préfèrent imposer leur propre vision des choses. M. Dean, bien loin des préoccupations religieuses des nonnes, fait contraste avec sa capacité à s’être adapté aux coutumes locales. Et de la même manière, le départ des nonnes à la fin du film pourrait symboliser le départ des Anglais d’Inde. Ce film dresse finalement un portrait de la fin de la colonisation anglaise.

L’ambiance sonore se caractérise également par l’omniprésence du sifflement du vent qui s’infiltre partout, dans toutes les chambres de cet ancien harem. Esprit qui voit tout ? Réminiscences du lieu ? Ici, tout se mélange et trouble les sœurs de la communauté. Ce vent enivrant empêche Sœur Clodagh dès ses premières nuits dans le palace et perturbe la communauté religieuse. Symbole d’un passé refoulé, il s’introduit par les fenêtres ouvertes sur le vide. La beauté du film tient également dans sa qualité formelle, à travers les couleurs flamboyantes et une photographie sans égal, permet de mettre en valeur la richesse de l’intrigue. Le Narcisse noir est souvent considéré comme un chef d’œuvre de la production « The Archers ». Créée en 1943 par Pressburger et Powell, elle offre une alternative au cinéma britannique de l’époque dominé par David Lean et Carol Reed. L’originalité de cette boîte de production tient dans son utilisation du Technicolor, que l’on retrouvera d’ailleurs dans Les Chaussons rouges (1948) ou Les Contes d’Hoffman (1951). Déjà, en 1946, Pressburger et Powell avait joué avec originalité sur la couleur et le noir et blanc avec Une question de vie ou de mort. Ici, la beauté formelle qu’apporte la couleur ajoute du sens à la mise en scène. Il suffit de regarder la scène où Sœur Ruth applique son rouge à lèvres devant Sœur Clodagh pour saisir tout son sens : le sang, la passion et la mort sont réunis dans une seule couleur et un seul geste.

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