Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Parrain II mardi 17 septembre 2013

Critique Le Parrain II

Grandeur et décadence de l’Empire sicilien, par Ophélie Wiel

Le Parrain II

The Godfather Part II

réalisé par Francis Ford Coppola

Le Parrain II a failli ne jamais exister. Affirmation d’autant plus surprenante que la trilogie de Coppola est souvent perçue comme le modèle du genre, qu’elle a d’ailleurs initié. Lorsqu’il commente son film, Coppola s’attarde ainsi longuement sur le fait que l’histoire des Corleone s’achevait pour lui avec le premier opus et l’ascension de Michael au "titre" suprême. Ce fut la Paramount qui imposa au cinéaste de lui donner une suite. La principale difficulté rencontrée par Coppola fut alors de trouver un moyen de conserver la tonalité de l’univers du Parrain sans raconter la même histoire, dix ans après. Inutile de dire que ce pari fut une réussite et que le deuxième mouvement de son concerto filait tout droit vers un ultime chef d’œuvre.

Quand Le Parrain s’achève, Michael Corleone est au faîte de sa gloire. Mais le cheminement tortueux qu’il a suivi, vite traduit en passage du Bien au Mal, n’augure rien de bon pour l’avenir. Le Parrain II va donc suivre la lente descente aux enfers d’un homme profondément seul et s’enfermant lui-même dans sa solitude. Au bout du tunnel, il y a le précipice. Michael Corleone, corrompu par son pouvoir immense, va tout perdre : sa position sociale, mise en danger par des enquêtes parlementaires, ses « amis », mis à l’écart ou assassinés les uns après les autres, et surtout sa famille : sa femme Kay qui l’abandonne, sa mère qui décède, et son frère Fredo qu’il fait abattre.

Cette déliquescence du cocon familial est à l’œuvre dès la scène d’ouverture, sorte de remake tragique du mariage de l’opus 1 (nous y reviendrons plus loin). Installée à l’Ouest et devenue membre de la haute bourgeoisie américaine, la famille Corleone n’a plus grand-chose de sicilien. Les enfants Corleone sont (mal) mariés à des Américains de souche, et, s’ils tentent encore de s’attacher à leurs traditions, c’est plus par habitude ou opportunisme que par foi véritable. Seul l’argent donne du sens à la solidarité familiale, et Michael constate très vite que l’unité des Corleone ne repose plus que sur son pouvoir.

Autre fait notable du Parrain II : en s’enrichissant, les Corleone se mêlent à d’autres affaires et milieux. La guerre des clans siciliens n’est plus que lointain souvenir. Michael fraye avec des sénateurs ou de riches industriels juifs. La cruauté n’est plus physique (les meurtres sont moins nombreux et moins violents), mais morale et insidieuse. Les règles du jeu se compliquent. La position de Michael est d’autant plus fragilisée qu’il lui faut connaître un milieu auquel il n’appartient pas et dans lequel – chose nouvelle pour lui – on le méprise profondément.

Abattu par les coups du sort, ébranlé, Michael réagit en devenant un véritable monstre. La composition d’Al Pacino est à cet égard de bout en bout hallucinante. Bien qu’il n’ait que deux ans de plus que dans Le Parrain, l’acteur semble vieilli prématurément. Le contraste entre l’air hiératique et imperturbable qu’il adopte en tant que « Parrain » et ses brusques accès de colère (voir pour cela la transformation ahurissante de son visage lorsque Kay lui apprend qu’elle a avorté) fait de Michael un personnage incontrôlable. Arrivé au sommet, Michael n’a plus personne sur qui s’appuyer, plus aucune morale pour le retenir.

Coppola se délecte du statisme de son comédien, de son pas lent et funèbre, de ses mots hachés et servis au compte-goutte. Al Pacino/Michael marche vers la mort. Étonnant personnage, qui, voulant à tout prix conserver le « collectif » qui fonde son existence finit par s’enfermer progressivement dans sa carapace d’individu. Au bout du compte, il ne lui reste plus qu’à contempler les événements de loin et à se promener dans des lieux vides de vie, inexorablement seul. La scène de fin, flash-back sur l’apogée de la famille Corleone – du vivant de Sonny, Fredo et Vito – fonctionne ainsi en mouvement circulaire : dix ans auparavant, Michael, engagé dans la seconde guerre mondiale contre l’avis de sa famille, est déjà isolé. L’unique chose qui lui reste – sa conscience – va l’abandonner petit à petit.

L’étude psychologique d’un individu aux prises avec son milieu définissait déjà la première partie du Parrain. C’est principalement dans cet aspect que Le Parrain II agit comme une suite, de même que dans la mise en scène « opéresque » qui lui correspond. De l’aveu de Coppola, de nombreuses scènes font écho à la première partie (la fête d’ouverture, déjà citée, la tentative d’assassinat contre le Parrain, la superposition des meurtres). Michael est lui-même une copie presque caricaturale de son père. Il en adopte la posture, les manières, le mystère, et presque la voix. Mais Michael n’est pas Vito. Il ne sait pas réellement où il va. N’ayant pas choisi sa voie, il doute constamment, s’interroge, et fait alors les erreurs que Vito n’aurait jamais commises.

La principale innovation de mise en scène du Parrain II réside dans sa construction. L’ombre de Vito est tellement omniprésente dans la destinée de Michael que Coppola a choisi de mettre en parallèle leurs deux vies, à trente ans d’écart, en intercalant l’une dans l’autre. L’objectif avoué du cinéaste étant de ne pas « répéter » son premier opus. On a pourtant le sentiment que Le Parrain II n’est pas un film différent, mais un approfondissement, menant inexorablement à un aboutissement (Le Parrain III, lui aussi non désiré par Coppola). Comme si la trilogie du Parrain avait une vie propre, contre la volonté même de son metteur en scène.

Dans la première partie, on voyait la lente déchéance de Vito et l’ascension de son fils. Dans la deuxième partie, c’est l’exact contraire, et le parallèle est confondant de fluidité et de simplicité. Si l’histoire reste celle de Michael (les trois quarts du film lui sont consacrés), on retrouve le statut quasi religieux de Vito, petit immigré orphelin qui est à l’origine de tout. Coppola appuie le contraste entre la vie presque héroïque de Vito (couleurs éclatantes de la Sicile, grandes scènes baroques), et celle, monstrueuse et glauque, de son fils (lumières sombres, atmosphère feutrée et malsaine).

Et si, au fond, le flash-back sur la prodigieuse réussite de Vito Corleone n’était pas lui aussi une plongée dans l’inconscient de Michael ? Au terme de sa gloire, Michael revoit à la fois ce qu’il aurait dû être (un père accompli, un homme respecté et craint) et ce qu’il n’a jamais voulu être (un assassin sans conscience). Pris dans l’étau de cet héritage paternel, Michael ne parvient pas encore à s’en détacher. Et lorsqu’il reviendra sur ses actes passés, il sera déjà trop tard. Mais du moins aura-t-il retrouvé sa conscience perdue.

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