Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Sauvage mardi 4 octobre 2011

Critique Le Sauvage

Je te déteste, moi non plus, par Ophélie Wiel

Le Sauvage

réalisé par Jean-Paul Rappeneau

La screwball comedy, genre typiquement américain sur le thème du « je te déteste pendant une heure trente pour mieux t’aimer dans les dix dernières minutes », n’a eu que rarement de succès dans ses versions françaises... sauf chez Jean-Paul Rappeneau première période, adepte des comédies romantiques sur fond historique (Les Mariés de l’An II, La Vie de château). Le Sauvage est l’une de ces perles du cinéma « populaire » des années 1970 qui rappellent que le cinéma français est largement capable de tenir le rythme virevoltant attribué à la comédie américaine. Plus de trente-cinq ans après sa sortie, il n’a pas pris une ride.

Nelly (Catherine Deneuve) va se marier, mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas le sourire aux lèvres. En quelques minutes d’une brillante scène d’ouverture et en moins de mots qu’il ne faut pour le dire, Jean-Paul Rappeneau expose la situation : dans un Venezuela cosmopolite, l’héroïne est embarquée dans une ronde dont elle n’a qu’une idée en tête, s’échapper. Son futur époux, un Italien caricatural comme on les aime, est à l’évidence un tantinet violent et peu compréhensif. Nelly fuit, vole un tableau à un ex-amant pour se payer un billet d’avion vers la France, rencontre Martin (Yves Montand), et d’aventures en rebondissements plus loufoques les uns que les autres, finit par débarquer sur l’île de celui-ci... Or Martin ne rêve que de solitude et cette femme contrarie ses plans.

Il faut dire que non contente de ne pas avoir froid aux yeux, Nelly est dotée d’un débit de parole et d’un sans-gène insupportable. Brillante idée de Jean-Paul Rappeneau (également scénariste du film avec son célèbre dialoguiste Jean-Loup Dabadie) que de confier, comme dans La Vie de château, l’enthousiasme et l’énergie virevoltante à la beauté froide de la blonde Catherine Deneuve, quand le méridional Yves Montand est chargé d’interpréter la sagesse et la réserve. Sagesse et réserve qui ne durent que le temps de mesurer la folie de la tornade Deneuve : lorsque celle-ci finit par détruire le bateau du héros à coups de pioche pour éviter d’être renvoyée à son point de départ, la guerre est déclarée...

Ils se détestent pour mieux s’aimer (plus tard), mais il faudra d’abord que Martin assomme Nelly avec un ananas pour qu’ils échangent leur premier baiser. Baiser et nuit d’amour qui ne changent rien à la situation d’ailleurs : Martin, le « sauvage », entend le rester, et Nelly décide pour se venger d’aller vivre dans la cabane attenante, ce qui permet des échanges savoureux entre deux prétendus voisins d’une île pourtant complètement déserte. L’amour, le vrai, attend sagement à la porte, mais il faudra encore quelques moments rocambolesques avant que le film ne vire toutes voiles dehors vers la romance douce amère, d’une très jolie tendresse, entre la jeune femme paumée et le vieux loup de mer à la Clark Gable.

Pas une minute n’est perdue dans Le Sauvage : le scénario, intelligemment ficelé au millimètre près, permet de tenir un rythme haletant de marathon, dont les acteurs (jusqu’aux parfaits seconds rôles) tiennent la course jusqu’au sprint final. On pense alors, plus qu’aux comédies américaines (même si notre Catherine nationale sait damer le pion à Katharine Hepburn), à tous ces films d’aventures français des années 1960-1970 comme L’Homme de Rio de Philippe de Broca, vestiges d’un cinéma certes bavard mais sans inepties, survolté sans être hystérique... Un cinéma à l’exotisme sans âge, dont la recette de finesse et d’intelligence ne demande qu’à être de nouveau exploitée.

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