Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Stratège mardi 22 novembre 2011

Critique Le Stratège

Des mille et des cents, par Ariane Beauvillard

Le Stratège

Moneyball

réalisé par Bennett Miller

Sur le papier, l’alliance du réalisateur de Truman Capote et du scénariste de la série The West Wing aurait pu donner à l’écran une plongée insidieuse dans le monde base-ball, bien que l’attente ne demeurait pas insoutenable. Point du tout : coincé entre une star dont la caméra semble incapable de se décoller et un immobilisme qui finit par prendre des allures d’abandon, le film ne convainc pas vraiment, et ne parvient jamais même à coller au classicisme de modèles dont il n’est pas à la hauteur.

Ironie du sort, le projet devait, au départ être scénarisé par Stan Chervin, et réalisé par Steven Soderbergh. La première ébauche, dixit le dossier de presse, a été jugée trop « originale » par Sony. Étonnant, non ? C’est dire l’ambition, tout de même, des producteurs qui donnent le ton... et préfèrent passer la main à un réalisateur-publicitaire (Miller est le créateur des réclames pour une célèbre marque de café représentée par un ancien urgentiste grisonnant). La remarque est sans doute sévère. Il n’empêche que le cinéaste, assez proche en cela du David Fincher de The Social Network, ne semble vouloir faire passer qu’une seule chose sur le grand écran : sa passion du chiffre. Si l’on retrouve certaines tares du film de Fincher qui finissait par tourner en vase financier totalement clos, Le Stratège joue, en outre, du symbolisme esthétique un peu mollasson, filmant notamment les duels en simple champs/contre-champs assez répétitifs et plaçant son obsession en dehors des personnages ou des intrigues. Il finit en cela par réduire son sujet et sa mise en scène à l’exposition des bons chiffres, des bonnes statistiques, des gros sous que l’affaire finira par rapporter.

L’argument reprend la classique admiration d’une partie du cinéma hollywoodien et de de la société américaine pour ceux qui font et gagnent l’argent, mais également pour les inventions ou les méthodes qui coûtent et rapportent. Dès l’ouverture du film, on comprend que ni les ressorts émotionnels, personnels ou collectifs, ni les enjeux esthétiques (du baseball comme du film) ne seront centraux. Brad Pitt campe l’administrateur du club d’Oakland qui perd peu à peu ses meilleurs joueurs et ses meilleurs sponsors. Ayant du mal à boucler son budget, il embauche un économiste amateur de probabilités pour créer une système de recrutement moins onéreux et plus effectif. On aura évidemment le droit à quelques moments de joie collective de la nouvelle équipe de « losers » et à quelques engueulades avec des financiers angoissés... mais ce dont il s’agit, ce qui compte réellement, c’est justement cette « stratégie », censée allier la productivité à l’humanité. Mais cette dernière est rapidement bazardée.

On pouvait tout de même s’attendre, de la part du pape du « walk and talk », à une écriture plus inspirée de la lutte, et une utilisation plus fine des dialogues qui finissent souvent par prendre des airs de logorrhée plus ou moins intéressante. Peu importe le chemin, le film n’est qu’une préparation (longue) au succès final présenté d’ailleurs de manière tout à fait téléphonée. Au-delà de la répétition des mêmes cadrages assez ennuyeux, le film ne parvient pas à masquer ses grandes faiblesses et ses contradictions : d’une part, le culte du résultat, du « quand on veux on peut » transpire par tous les pores d’un film qui ne semble pourtant pas chercher à développer beaucoup d’ambition visuelle et reste dans une narration linéaire et attendue. D’autre part, quand Miller tente d’insuffler un brin de réalisme à sa success story, il le fait de façon bien maladroite, en utilisant notamment des images d’archives au premier degré qui ne paraissent présentes que pour souligne le label « based on a true story ». Mais c’est surtout, donc, d’humanité dont Le Stratège manque cruellement : si Brad Pitt est au centre de toutes les séquences et reste le seul à qui l’on accorde de rares moments de solitude propices à quelques trouvailles, il n’existe qu’en tant qu’agent du succès, et son équipe en tant que décor du succès futur. N’est pas Pakula qui veut, et Miller ne parvient que très rarement à filmer les arcanes, les différentes couches du jeu (interne ou sportif). Il reste dans l’accumulation, dans l’avancée coûte que coûte, sans prendre jamais le temps de penser son objet, sans laisser leur chance à la galerie de seconds rôles, et sans parvenir, enfin, à faire de ce film autre chose que la description somme toute peu originale (qui a visiblement plu à Sony, donc) d’une conquête qui n’existe, comme le prouve une dernière fois la conclusion écrite, qu’en tant que résultat.

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