Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Temps de quelques jours mardi 30 septembre 2014

Critique Le Temps de quelques jours

« Aller à trafic » : éloge de la lenteur, par Marie Gueden

Le Temps de quelques jours

réalisé par Nicolas Gayraud

Une vue d’ensemble du monastère de Bonneval dans l’Aveyron est donnée avant que la caméra fixe ne présente, par un cadrage faisant la part belle aux lignes obliques, une religieuse qui s’en va de dos vers une statue de Marie, et ne la passe, à droite. Le style d’un documentaire sobre et esthétisant sur la communauté des sœurs cisterciennes de Notre-Dame de Bonneval est donné.

L’enfance d’un réalisateur

Nicolas Gayraud, pour son premier film documentaire qui sort en salle, a trouvé l’inspiration en pays natal, comme s’il s’agissait de dire ici, indirectement par le truchement de ces sœurs, l’enfance d’un réalisateur, à la manière de Michel Gondry dans L’Épine dans le cœur (2010). On pense cependant davantage à Raymond Depardon et à Alain Cavalier – qui a cheminé, rappelons-le, de la fiction vers le documentaire –, mais encore à Andreï Tarkovski comme modèle de Nicolas Gayraud, lequel énonce à propos du Temps de quelques jours : « C’est pour moi une parenthèse, une “zone” à l’abri de la pression et de l’agressivité sociales. Un lieu où la perception du temps est modifiée, un lieu où se redécouvre la lenteur. » Si la notion de zone peut constituer une allusion à Stalker (1979), la proposition qui suit définit en effet le lieu choisi par Nicolas Gayraud comme un lieu essentiellement cinématographique, parce que modifiant le temps et sa perception. C’est le programme qu’il nous fait expérimenter – comme si de rien n’était – en 77 minutes : le cinéma n’est en effet jamais très loin entre sœur Anne-Claire, ingénieure qui faisait des webcams, et sœur Alexandra qui nous parle de cinéma, mais aussi de théâtre, de littérature, ou le plan stroboscopique de la neige tombante et poudroyante sur Bonneval comme si elle remontait au ciel.

Le temps de quelques jours

Nicolas Gayraud a pris, le temps de quelques jours précisément, le temps de filmer ces religieuses en leurs lieux et activités ouvrières (chocolaterie), agricoles (tracteur), de services (hôtellerie), et méditatives (prières et oraisons). Cette entreprise est – il faut le rappeler – assez exceptionnelle puisque les cisterciennes vivent cloîtrées. La caméra est tour à tour spectatrice (caméra passive), embarquée (les travellings-véhicules réalisés avec le tracteur ou la voiture) ou accompagnant les personnages au plus près (ainsi, sœur Alexandra filmée pendant sa marche de dos). On se situe ainsi avec les sœurs. Ce qui frappe justement, c’est l’attention portée aux trajectoires et aux passages afin de saisir le moment où nous pourrons être avec elles : c’est le temps de l’attente, d’où nombre de plans vides qui sont soit des inserts soit des plans où la caméra attend que quelque chose se passe pour se remplir, puis se vider à nouveau. La caméra surprend ainsi une sœur au détour d’une porte ou d’un couloir, ce qui vaut à celle-ci un sourire amusé. Il y a effectivement une grâce simple à accueillir la contingence de ce qui arrive. De la grâce juvénile d’Alexandra qui est encore postulante, à l’humour déconcertant de la doyenne, Claire, qui va « à trafic » – manière d’exprimer qu’elle va se promener – au lieu d’aller à une oraison, comme une mauvaise élève, Nicolas Gayraud s’est laissé embarquer dans les déambulations des sœurs, il s’est laissé séduire par la grâce de ces femmes. Comme le rappelle Anne-Claire, les sœurs demeurent des femmes dans les menues coquetteries et différences que permettent l’habit et ses accessoires. C’est ainsi qu’on peut apprécier que celles qui se sont laissées filmer et regarder par la caméra de Nicolas Gayraud – soit celles qui ont cessé de se désirer ailleurs selon la formule d’André Breton citée par le réalisateur – se sont paradoxalement laissées charmer par celui qui la tient. D’où, il est vrai, la réelle complicité émanant des plans, mêlée à de la retenue entre le réalisateur et ces visages simples, riants et rayonnants que celui-ci filme au plus près. À tendre l’oreille pour entendre la voix de Nicolas Gayraud quand il interroge directement les sœurs, et écouter ces échanges, tout à la fois pudiques et sincères, on est à même de se rendre compte de la confiance gagnée par le réalisateur à l’égard de ses « personnages ».

Regarder simplement

Cette simplicité de style on la retrouve dans les moyens cinématographiques employés et dans une épure du cadrage. Le motif de l’escargot semble, à ce titre, être à même de caractériser le projet de Nicolas Gayraud : figure de la simplicité, la coquille du mollusque est filmée en amorce de plan sur une tombe du cimetière avec au deuxième plan à droite sœur Claire, floue, énonçant son goût pour les escargots farcis. En dehors du sens littéral – ici, l’humour culinaire –, l’escargot filmé dans ce contexte revêt un sens figuré religieux comme symbole de la résurrection des morts : l’escargot, qui s’enferme l’hiver dans sa coquille et se fabrique un opercule calcaire, protection qu’il brise au printemps quand il sort de son hibernation, rappelle le Christ qui sort du tombeau.
Mais sans doute plus près de Nicolas Gayraud qui n’a pas voulu doter son film d’une visée spirituelle semble-t-il car à aucun moment la foi de ces femmes n’est interrogée, l’escargot rend compte littéralement de la lenteur : celle de la marche de sœur Claire qui, à 84 ans, avance avec un bâton et que l’on suit pas à pas à travers un tunnel, avatar de la coquille de l’escargot dont sœur Claire constitue le corps déambulant en claudiquant ; celle de la durée des plans bien sûr dont on éprouve l’écoulement. On prend son temps dans Le Temps de quelques jours : celui de voir, celui d’écouter les témoignages des sœurs.

Comme l’exprime soeur Claire, « aller à trafic », c’est se promener, mais la promenade n’est-elle pas essentiellement propice à un déroulé mental analogique du défilement cinématographique ? En d’autres termes, aller à trafic peut constituer un équivalent d’aller au cinéma (la revue du même nom – sic –, et on parle bien de la « marche du cinéma ») : c’est y expérimenter une durée étendue, étirée que Nicolas Gayraud nous donne, le temps d’une séance, d’éprouver.
On pourra rétorquer que le corollaire de cette simplicité est la maladresse dont peut faire preuve Nicolas Gayraud (mouvements de caméra, interventions orales directes du réalisateur, montage cut des cartons à lire notamment, maladresse des formules et expressions sur les cartons), et le sentiment de ne pas savoir où s’oriente ce projet documentaire. Celui-ci a pourtant le mérite d’éduquer à la lenteur et au regard, à la manière de l’escargot filmé, situé sur le bord du cadre gauche, au point d’entrée du regard, qui paradoxalement ne voit pas : une sœur énonce ainsi qu’ici, en pleine nature, on apprend à regarder, à avoir un regard contemplatif, et non à remplir avec du bruit et des images.
Ce double éloge rejoint le propos de sœur Alexandra exprimant à propos de sa vocation : « C’est quelque chose qui n’est pas pour rien. On apprend à aimer ». L’escargot est un être essentiellement « en pure perte », qui secrète un mucus qui lui sert à se mouvoir. L’être qui demeure dans l’existence sans chercher la possession des biens, qui contemple, s’oublie, se perd, gagne en humanité.
Le film de Nicolas Gayraud a une visée simple et modeste. Il nous met ainsi en chemin, à la manière en clôture de film de la petite route qui serpente dans la forêt par laquelle la caméra s’extrait de l’abbaye cistercienne. Il nous invite à porter un regard désintéressé sur les choses, sur les êtres, sur tout ce qui est autour de nous.

Nicolas Gayraud énonce : « Je voulais faire un film contemplatif qui interroge l’existence de chacun dans sa manière d’appréhender la vie, d’aller ou non à l’essentiel. Je me suis senti profondément bien ici ». Cette expérience, il nous la fait partager, et c’est là l’essentiel de son projet documentaire. Sans visée didactique ou apologétique, il nous fait toucher avec le regard neutre de sa caméra la « chambre du cœur » de ces femmes, leur intériorité. La chambre du cœur désigne l’attitude de l’âme qui cherche à faire le vide en elle-même pour se remplir : Nicolas Gayraud filme une cellule vide précisément avec une chaise (on pense à un plan bressonnien), et la chambre du cœur est traditionnellement symbolisée par l’escargot [1]

Notes

[1Voir Dominique Le Tourneau, Les mots du christianisme : catholicisme, protestantisme, orthodoxie, Fayard, Bibliothèque de culture religieuse, 2005 : voir « cubiculum cordis ». Concerne les Chartreux.

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