Les Cendres du temps Redux
Les Cendres du temps Redux
    • Les Cendres du temps Redux
    • (Dung Che Sai Duk)
    • Hong-Kong
    •  - 
    • 1994/2008
  • Réalisation : Wong Kar Wai
  • Scénario : Wong Kar-Wai
  • d'après : le roman La Légende du héros chasseur d’aigles
  • de : Louis Cha
  • Image : Christopher Doyle
  • Décors : William Chang Suk-Ping
  • Costumes : William Chang Suk-Ping
  • Montage : William Chang Suk-Ping, Patrick Tam
  • Musique : Franckie Chan, Roel A. Garcia
  • Producteur(s) : Wong Kar-Wai, Jeff Lau, Jacky Pang Yee Wah
  • Interprétation : Leslie Cheung (Ouyang Feng), Tony Leung Ka-Fai (Huang Yaoshi), Brigitte Lin (Murong Yin et Murong Yang), Tony Leung Chiu-Wai (le guerrier aveugle), Carina Lau (Fleur de Pêcher), Charlie Young (la jeune paysanne), Jacky Cheung (Hong Qi), Bai Li (femme de Hong Qi), Maggie Cheung (la femme de la Montagne du Chameau Blanc)...
  • Date de sortie : 10 septembre 2008
  • Durée : 1h33
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Les Cendres du temps Redux

Dung Che Sai Duk

réalisé par Wong Kar Wai

Dans la filmographie de Wong Kar Wai, Les Cendres du temps, sorti en 1994, fait figure de mouton noir. Une réalisation éreintante (deux ans d’aller-retour entre Hong Kong et le désert de Yuli en Chine), un budget explosé, un accueil critique et public décevant. Le cinéaste hongkongais n’aurait peut-être pas dû s’essayer au wuxia pian (film de sabre) ? [1] Près de quinze ans plus tard, Wong Kar Wai revient vers un film menacé : trop de versions non reconnues par le cinéaste circulent, les négatifs sont dans un état lamentable, il faut partir à la recherche des copies existantes. Fruit d’une entreprise de sauvetage, le Redux est aussi pour le cinéaste l’occasion, selon ses propres termes, de donner au film « la qualité technique qu’[il] exigeait ». Rien que pour ces raisons, il vaut la peine de voir le film. Mais le Redux pouvait-il rendre plus viable le difficile mariage entre l’univers de Wong Kar Wai et le genre du wuxia pian ?

Ouyang Feng (Leslie Cheung) vit seul dans le désert de l’Ouest : il engage des guerriers experts en arts martiaux et loue leurs services à quiconque en a besoin – et a les moyens de le payer. On comprend peu à peu qu’il tente d’oublier dans ces contrées lointaines une femme qu’il a aimée, à la Montagne du Chameau Blanc : lasse de l’attendre, elle avait épousé son frère. Un même schéma se reproduit tout au long du film : des hommes et des femmes viennent le voir – en amis ou pour louer ses services – et le ramènent fatalement au souvenir de cet amour malheureux. Car tous portent en eux un même désespoir sentimental, qui précisément les pousse à venir chercher dans la vengeance, dans l’aventure guerrière, une issue possible à leur souffrance. Les histoires se suivent et s’entrecroisent : celle de Yaoshi notamment, qui deviendra à la fin du film « le Seigneur de l’Orient » quand Feng sera « le Seigneur de l’Occident », et qui rend visite chaque année à son ami Feng, pour pouvoir donner de ses nouvelles à cette femme de la Montagne du Chameau Blanc (Maggie Cheung), qu’il aime aussi, qui a épousé le frère de Feng, mais est en réalité amoureuse de Feng. Rien que ça ! L’histoire de Yaoshi se croise avec celle du guerrier aveugle (Tony Leung), autrefois meilleur ami de Yaoshi, jusqu’à ce que ce dernier lui prenne sa femme, Fleur de Pêcher (Carina Lau). Il y a aussi l’histoire de Murong Yin et Murong Yang (Brigitte Lin), en réalité les deux faces d’une même personne, elle aussi liée à Yaoshi. Il y a cette jeune paysanne, venue pour venger son frère mais n’a pas les moyens de payer Feng, et qui attend indéfiniment sous le soleil écrasant qu’on lui achète ses œufs. Son histoire se croise avec celle de Qi, aventurier dans l’âme, mais dont la femme omniprésente ne cadre pas très bien avec ses ambitions guerrières. Elle attendra patiemment, elle aussi, sous le soleil écrasant.

Ce résumé très synthétique laisse entrevoir ce qu’on a reproché au film, et que le nouveau montage modifie très peu : le caractère trop alambiqué du scénario. Car tous ces récits qui se mêlent et s’emmêlent donnent lieu en outre à d’innombrables flash-backs qu’il est parfois difficile de repérer comme tels : la complexité de la narration s’accommode difficilement de cette confusion dans la temporalité, que l’on ressent inévitablement quand on voit le film pour la première fois. D’autre part, si le récit est le plus souvent pris en charge par Feng, d’autres personnages interviennent aussi parfois en voix off, sans que les transitions soient toujours très claires. Nouvel élément de confusion. Alors oui, après deux ou trois visionnages du film, on s’aperçoit que Wong Kar Wai a construit son film comme une partition mélancolique : ces histoires sont comme des variations musicales sur un thème (les rapports amoureux), à travers elles différentes voix se font écho, souvent pessimistes, parfois plus lumineuses (l’histoire de Qi), pour s’effacer toutes dans le finale sur la note fataliste jouée par Feng. Il est bien dommage que le Redux n’ait pas permis de clarifier la narration tout en laissant à cette structure la possibilité d’apparaître. Le spectateur en reste réduit à jouir de fragments autonomes, à se laisser porter par la beauté mélancolique de nombreuses scènes (l’histoire de Fleur de Pêcher, portée par une Carina Lau hallucinante de sensualité, et celle de Yin et Yang, incarnés tous deux par une Brigitte Lin au jeu remarquable, donnent lieu sans conteste aux plus belles scènes).

Mais un remontage aurait-il pu remédier à ce qui est, à nos yeux, le défaut majeur du film : la fusion ratée entre l’univers de Wong Kar Wai et le genre du wuxia pian. On trouve en effet dans Les Cendres du temps, et dans le Redux, ces thèmes qui se révéleront obsessionnels dans les films suivants : le poids du passé, l’impossibilité de l’oubli, la fatalité du malheur dans les rapports amoureux, la solitude, la peur des autres. Mais leur traitement manque ici singulièrement de profondeur, peut-être parce que la manière dont ce cinéaste plutôt antonionien les aborde s’intégrait difficilement dans le genre du film de sabre. Le rythme du film est aussi lent que celui d’In the Mood for Love, la tonalité aussi mélancolique. Mais ici, cela finit par gêner. Les scènes de combat sont la preuve même que la greffe du monde de Wong Kar Wai sur l’univers du film de sabre ne prend pas. Qu’ils soient peu nombreux importe peu : qu’ils soient si peu motivés, si peu intégrés au récit dérange beaucoup plus. On a l’impression que Wong Kar Wai ajoute à son film une bande de voleurs de chevaux dans l’unique but de fournir au guerrier aveugle, puis au bretteur Qi, la possibilité de livrer des combats, dont la fonction dramatique est par ailleurs nulle. Ces combats ne révèlent rien sur ces personnages, ne révèlent rien aux personnages, ne font rien progresser, ne sont le lieu d’aucun enjeu. Peu à peu, c’est tout l’univers du film qui finit par être entaché d’une sorte de gratuité, par sembler superficiel. Le désert, les phénomènes atmosphériques, l’écoulement du temps martelé par le calendrier deviennent le lieu à la fois d’un symbolisme lourd et répétitif, qui a son sens dans les films du genre, mais qui, dans ce film rendu déjà trop lent par la réflexion qui y est menée sur le temps, finit par lasser (Wong Kar Wai a peut-être la main un peu lourde sur le ralenti).

Un Redux inutile, alors ? Non. Car, on l’a dit, le film contient de nombreuses scènes à la hauteur des espoirs permis par la signature « Wong Kar Wai », et il aurait été dommage de les perdre. Mais surtout parce que Les Cendres du temps est esthétiquement époustouflant, et que le travail accompli pour cette nouvelle version ne se contente pas de rendre au film sa qualité visuelle : il l’amplifie. Les couleurs sont hypnotiques, la photographie (que l’on doit, faut-il s’en étonner, au génie de Christopher Doyle) stupéfie. Carina Lau sur son cheval, dans une atmosphère féérique d’eau, de nuit et de brouillard, est un tableau inoubliable. Ailleurs, le jeu des reflets de la cage à oiseaux sur le visage des personnages est à lui seul un petit moment de plaisir esthétique. La lumière est éblouissante, les gros plans, parfaitement cadrés, font parler les corps. Que dire alors de ces jaillissements de geysers dans la scène où Yin/Yang se bat contre son reflet dans l’eau. La scène est absente de la version initiale, et rien que pour elle, il vaut la peine de voir le film. Quant aux combats, quoi qu’on ait pu en dire plus haut, il faut reconnaître que leur chorégraphie, due à Sammo Hung, est très belle, et que la technique utilisée pour les filmer – jouant sur le ralenti, l’accéléré, le flou – fait de ces scènes des tableaux modernistes, où les mouvements s’inscrivent dans l’image comme des traits jetés là par un vif pinceau. Les sons aussi ont été retravaillés, et dans le combat du guerrier aveugle contre les voleurs de chevaux, l’aveuglement se traduit avec bonheur par un étouffement du son, dont jaillissent les bruits des armes et des sabots des chevaux, comme pour plonger le guerrier dans un brouillard tant sonore que visuel.

Pour les inconditionnels du cinéaste hongkongais, Les Cendres du temps, Redux est donc une œuvre frustrante, car s’y noient les belles promesses que Wong Kar Wai saura ensuite tenir de manière bien plus convaincante. Mais c’est aussi une œuvre hypnotique, qu’il vaut la peine de voir sur grand écran (voir et entendre, encore que la nouvelle musique ait tendance à alourdir le propos inutilement). Le cinéaste donne aussi la preuve qu’il choisit et dirige magistralement ses acteurs, et la dernière scène de Maggie Cheung dans le film est à la hauteur de son jeu dans In the Mood for Love. Anecdote : Chungking Express fut tournée en trois petites semaines, pendant une pause du tournage des Cendres du temps, preuve s’il en faut que le cinéaste maîtrisait déjà parfaitement son art, et qu’il s’est peut-être juste égaré en allant dans les sentiers du films de sabre.

Notes

  1. [1] Wong Kar Wai s’est inspiré du roman de Louis Cha (certainement le plus célèbre auteur de romans d’arts martiaux en Chine), La Légende du héros chasseur d’aigles (1957-1959). Il s’est en réalité surtout inspiré des deux personnages principaux pour construire librement un film très éloigné du livre.