Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Femmes du bus 678 mardi 29 mai 2012

Critique Les Femmes du bus 678

Surplace de la libération, par Benoît Smith

Les Femmes du bus 678

678

réalisé par Mohamed Diab

Trois femmes du Caire qui, à l’origine, ne se connaissent pas sont régulièrement victimes de ce qui, si on en croit les statistiques, est un sport national en Égypte : le harcèlement sexuel – attouchements dans les bus et les stades, propositions indécentes au téléphone... Pour le spectateur, ça ne commence pas très bien non plus. La première partie du film choisit de suivre ses héroïnes, non par un traditionnel montage alterné, mais en juxtaposant l’une après l’autre leurs histoires avant leur rencontre – en signalant à chaque transition le zigzag temporel par un sous-titre (« un mois plus tôt », « deux semaines plus tôt »). C’est que Mohamed Diab s’applique à rendre limpide la convergence de ces destins, non sans souligner au passage, avec ces sous-titres redondants, son habileté à le faire. Il lorgne au passage vers une conception pour le moins dirigiste et mécanique de l’écriture cinématographique du temps et du hasard qui fait bien les choses, approche dont on a pu constater la tristesse et l’utilité de cache-misère dans des films comme Amours chiennes ou Syriana. D’ailleurs, les trois récits en prémices ne convergent pas tout à fait vers leur rassemblement conscient, mais vers un événement antérieur impliquant le fameux bus 678 et auquel les trois femmes assisteront simultanément (divine providence du scénario organisateur de destin).

La suite du film renoue avec la linéarité, mais le mal est fait : vis-à-vis d’un sujet polémique dans la société égyptienne, Diab se laisse soupçonner d’être moins enclin à prendre parti qu’à montrer à quel point il maîtrise le récit illustrant ledit sujet – objectif un peu moins glorieux, pour le coup. Une telle distance, instaurée par ce formalisme entre le regard de l’auteur et le drame personnel et social qu’il raconte, détonne d’autant plus que le film s’oriente à ce moment vers un genre appelant avec force à la prise de position, voire à la démagogie ouverte : le rape-and-revenge (« viol et vengeance »). L’une des héroïnes (incarnée par la chanteuse populaire Boushra qui coproduit le film, mais méconnaissable à l’écran en épouse voilée) décide de riposter aux mains baladeuses par la violence castratrice, disparaissant à chaque fois dans la foule. Tandis qu’un policier débonnaire – à la fois garant paternaliste de la loi et compréhensif vis-à-vis de ces réponses aux abus masculins – mène l’enquête, les trois femmes dans le secret débattent entre communauté de cause et rejet de la méthode. Diab gonfle encore le mélodrame par des intrigues adjacentes surlignant les caractères et les situations : les stratagèmes d’une des femmes pour éviter les agressions contrarient la scolarité de ses enfants ; la grossesse de l’épouse du policier met en évidence les qualités humaines de ce dernier. Mais même pour donner une forme cinématographique au mélodrame, le réalisateur semble moins laisser parler sa sensibilité, son rapport à lui, qu’appliquer de sèches recettes, lesquelles lui donnent la main lourde : face-à-face en champ-contrechamp dans l’axe, figeant les visages volontaires face caméra ; resserrements insistants et oppressants du cadre sur une femme marchant précipitamment.

Systématisme du scénariste

Ce ne sont là que les symptômes les plus voyants de la marche mécanique d’un film qui voudrait à la fois, autour d’un sujet de société, exposer un débat et offrir un exutoire, mais qui est lesté par l’objectif, plus désincarné et moins intéressant, de bien faire le boulot. Au point de contrecarrer son élan : le rape-and-revenge doit freiner des quatre fers en fin de course, se réfugiant sur un nouvel arrêt du hasard (une des femmes agresse sans le connaître le mari d’une autre) et un ultime débat, qui tourne à la dispute, entre les héroïnes sur la fin et les moyens. Dans cet affrontement verbal ressurgit un nouveau stigmate du systématisme du scénariste : les trois personnages féminins se raidissent soudain dans le simplisme de leurs archétypes (la voilée, la bourgeoise et la contestataire), réduisant le débat à un échange de lieux communs sans portée. La conclusion, résolution du débat et note d’espoir dans l’évolution de la société égyptienne, ressemble dès lors à un échappatoire aux implications les plus épineuses de l’adhésion à la riposte féministe violente – soit l’ultime manœuvre d’un récit programmé pour forcer l’adhésion tout en s’efforçant de rester du « bon côté ». La dignité des Égyptiennes est en droit d’attendre un manifeste plus impliqué, moins prudent, moins soucieux de sa bonne facture et de son bon ton.

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