Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Flingueuses mardi 20 août 2013

Critique Les Flingueuses

La belle et la hardie, par Benoît Smith

Les Flingueuses

The Heat

réalisé par Paul Feig

Les buddy movies, ces films appariant deux personnages que tout oppose (mais de même sexe dans la plupart des cas), ont eu depuis Laurel et Hardy le temps d’explorer les facettes offertes par une telle prémisse : offre ludique au spectateur d’un choix binaire (plutôt l’un ou plutôt l’autre ?), relation a priori conflictuelle mais ambiguë entre les deux, allégorie de la mixité (ethnique notamment, cf. les 48 heures et autres Arme fatale)... Peu d’entre eux, cependant, se sont ouvertement attardés sur cette possible lecture : et si l’un des deux partenaires (on pense plutôt au moins conventionnel) renvoyait finalement à l’autre un reflet de son refoulé, d’aspirations qu’il refuserait de reconnaître – du moins dans un premier temps ? Les Flingueuses, lui, incite assez ostensiblement à une telle interprétation.

Sandra Bullock y reconduit avec un décalage savoureux un rôle d’agente du FBI proche de celui qu’elle jouait dans ses pas fameux Miss Congeniality : surdouée mais trop première de la classe, trop tournée vers sa carrière, jusqu’à brandir sa plaque comme si elle surjouait dans une série télé, personnage creux à force de poser et suscitant plus de pitié (et encore, chez le spectateur seulement) que de sympathie. Pour entraver son exaspérante course à la promotion, on l’affecte à une enquête à Boston, en binôme avec une inspectrice locale qui s’avère son reflet négatif : bâtie comme une barrique et habillée comme un sac, prompte à la vulgarité, à la menace de mort et au politiquement incorrect (voir comment elle traite un agent fédéral albinos), conservant tout un arsenal dans son frigo, refusant le moindre protocole au point d’en paraître tout à fait asociale. Le rôle de cette créature de cauchemar (pour la normalité féminine hollywoodienne, s’entend) est tenu sans prothèses par un phénomène comique dont on devrait très vite réentendre parler : Melissa McCarthy. Forte de son expérience télévisuelle (notamment dans la série Gilmore Girls) et de quelques seconds rôles remarqués au cinéma (Mes meilleures amies déjà réalisé par Paul Feig, Very Bad Trip 3...), la comédienne délivre ici un irrésistible abattage qui, en plus de tirer énergiquement la couverture à elle en faisant de ces Flingueuses son véhicule incontesté, devrait faire beaucoup pour la promotion des actrices girondes en haut des affiches du cinéma américain.

Femmes entre elles

Avec un tel déséquilibre dans le regard suscité sur les deux pôles de ce binôme, les renvois de balle entre les partenaires finissent par susciter moins d’attente que la façon dont l’une, caricature de réussite américaine souffrant de toute évidence d’un manque (Bullock), découvrira dans ce qu’elle rejette de prime abord (McCarthy) de quoi se compléter, voire se trouver des inclinations qu’elle n’osait jusque-là soupçonner. Au milieu de gags plus ou moins inspirés sur l’évolution attendue des deux caractères l’un vers l’autre, au moins un, d’ailleurs servi par deux fois, s’engage avec bonheur sur cette voie psychanalytique : Bullock émerge d’un sommeil impromptu (provoqué par la fatigue ou l’alcool), se tourne vers ce qu’elle croit être sa partenaire vue de dos et découvre à sa place un homme trapu aux cheveux longs et à la tenue négligée. Le quiproquo, qui en d’autres circonstances aurait pu faire rire aux dépens du physique disgracieux du personnage de McCarthy, revient à la figure du personnage de Bullock, la femme policée et auto-bridée dont il suggère quelque désir caché, quelque recherche inavouée de l’interdit (la confusion sexuelle ajoute une dimension troublante).

Tout le film n’atteint pas ce niveau d’acuité, hélas. On peut regretter que les aventures et les échanges du tandem soient « lissés », tirés vers leur nature d’étapes de programme par un certain formatage de la comédie policière actuelle, qui semble avoir refoulé la nervosité dont elle était encore capable, par exemple, aux heures de gloire de Richard Donner – où l’humour n’excluait pas la tension créée par l’épreuve physique, la destruction et la mort – et vice versa – alors qu’ici tout cela est réuni dans une forme de banalisation affadissante. Le programme laisse heureusement assez de bride sur le cou des deux comédiennes pour que non seulement elles assurent le show, mais fassent aussi valoir, au-delà de l’opposition de leurs personnages, ce qui à l’arrivée les réunit : le fait d’être, chacune à leur manière, deux parfaites inadaptées à un monde qui voudrait les faire rentrer dans le rang de l’« entre-deux ».

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