Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Fragments d’Antonin mardi 7 novembre 2006

Critique Les Fragments d'Antonin

Infirme, par Benoît Smith

Les Fragments d’Antonin

réalisé par Gabriel Le Bomin

Formé au documentaire institutionnel ou télévisé sur des sujets en majorité militaires, Gabriel Le Bomin use partiellement de l’inspiration historique issue de ses recherches dans ce premier long-métrage de fiction, un drame psychologique évoquant les traumatismes engendrés par la Première Guerre mondiale. À partir du cas du jeune poilu Antonin, revenu des tranchées dans un état de mutisme presque complet et soigné à la clinique du Pr Labrousse, il propose une vision intimiste du conflit, en reconstituant le parcours de son protagoniste par une succession de flash-backs. Le fil rouge : cinq prénoms régulièrement répétés par le patient, liés à autant de visages de la « Der des ders ». Le film est donc essentiellement un récit de rencontres diverses, un défilé de personnages marqués par le conflit.

D’entrée de jeu se pose le problème de ces personnages que l’auteur a sans doute souhaité voir échapper aux lieux communs, mais qui tombent dans d’autres plus sournois. Antonin devait semble-t-il se dissocier de l’archétype du poilu dont le corps témoigne de l’usure des combats : au lieu de quoi on découvre un brave instituteur à l’angélisme troublant, presque plus attaché à ses pigeons voyageurs qu’aux humains, et doté d’un beau visage de jeune premier un peu lisse. L’étrangeté de comportement du bon docteur qui le soigne sonne faux, surjouée par un Aurélien Recoing dont on regrette de rôle en rôle la subtilité dans L’Emploi du temps de Laurent Cantet – d’autant plus agaçant que les motivations qu’on lui découvre relèvent du cliché le plus éculé (la fibre du père en deuil). La plupart des autres personnages sont à l’avenant : en quête d’une singularité un peu gratuite et en vérité plutôt conformiste.

Stigmates

Tout aussi douteux est le traitement cinématographique par Le Bomin de la guerre et des traumas qu’elle engendre, dont il tente une représentation esthétique assez tape-à-l’œil et paradoxalement sans ampleur, qui affadit terriblement son propos. Les froides forêts du Nord filmées avec des filtres bleutés, les assauts des tranchées vus de façon très grossière, font douter de la formation documentaire du réalisateur. Mais ce sont plus encore les scènes à la clinique qui montrent son manque de maîtrise et de vision cinématographique du sujet. Autour des patients de la clinique, et des séances de thérapie filmée pratiquées par le docteur, Le Bomin tente d’instiller une atmosphère de trouble par des effets maladroits et à peine assumés, montrant les stigmates psychiques de la guerre sous un jour sensationnaliste et un rien putassier. Les regards des « malades » face caméra voudraient impressionner le spectateur : le procédé est trop facile et grossièrement exécuté. Les séances d’introspection agitée d’Antonin, avec tremblements convulsifs, musique toute en plages atmosphériques bon marché et zooms sur son visage au regard halluciné, évoquent des extraits de tentative ratée de film fantastique. On en vient même à soupçonner que l’inclusion de plans en noir et blanc (fictionnels ou d’archives) relève plus d’un effet roublard destiné à flirter avec l’étrange, façon Ring ou Cure, que de la volonté de mêler documentaire et fiction.

En voulant se donner une ampleur cinématographique qu’il n’a pas, Les Fragments d’Antonin ne réussit pas à dépasser l’impact d’un téléfilm luxueux et vaguement stylisé, incapable de détacher du contexte rebattu de la guerre 14-18 un aspect finalement peu traité au cinéma.

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