Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Témoins mardi 6 mars 2007

Critique Les Témoins

Raconter pour ne pas oublier, par Clément Graminiès

Les Témoins

réalisé par André Téchiné

Plus de deux ans après Les Temps qui changent, André Téchiné délaisse la mélancolie contemplative qui faisait la force de ses chefs-d’œuvre (Ma saison préférée, Les Roseaux sauvages) et livre avec Les Témoins un film nerveux où l’urgence de vivre devient un révélateur de la difficulté d’être. Servi par des acteurs au sommet de leur art et la splendide photographie de Julien Hirsch, ce dix-septième film de Téchiné s’impose comme l’un des événements majeurs de l’année.

André Téchiné reste l’un des rares réalisateurs français à conjuguer exigence d’auteur et casting populaire, tout comme le faisait par exemple François Truffaut dans la seconde partie de sa carrière. Le casting des Témoins a de quoi étonner, dans la mesure où il marque le choix délibéré d’associer des acteurs venus d’horizons sensiblement opposés. Là où d’autres cinéastes se contentent de compiler des numéros de stars pour attirer le grand public sans jamais trouver l’équilibre nécessaire à l’existence du projet (Fauteuils d’orchestre, Selon Charlie, Le Héros de la famille et bientôt Ma place au soleil), Téchiné s’impose comme l’un des plus grands directeurs d’acteurs dans la mesure où il n’exacerbe jamais l’égocentrisme de l’interprète mais lui demande de se mettre avec toute l’humilité requise au service d’un projet d’une ampleur d’autant plus marquante que Les Témoins aborde frontalement la question du Sida quand le cinéma français — et même américain — s’en tient à quelques films phares (Les Nuits fauves ou Philadelphia) forcément inondés d’une pluie de récompenses. Mais là où Cyril Collard fonçait tête baissée dans le polémique et où Jonathan Demme privilégiait le mélodramatique pour mieux prendre en otage le spectateur, André Téchiné préfère observer l’impact de l’apparition d’une telle maladie au sein d’une petite communauté où chacun se heurte et se blesse de ne pas savoir exprimer ses sentiments envers l’autre.

Comme dans le magnifique Les Roseaux sauvages (1994), c’est l’intrusion d’un personnage extérieur au groupe qui va révéler les non-dits et les contradictions : Manu (interprété par Johan Libéreau, repéré dans Douches froides) est un jeune garçon homosexuel qui se lie d’une chaste amitié avec Adrien (Michel Blanc, tout en sobriété), un médecin solitaire, grâce à qui il rencontre un couple composé de Sarah (Emmanuelle Béart), une romancière en panne d’inspiration et qui assume mal sa nouvelle maternité, et de Mehdi (Sami Bouajila) avec qui il va vivre une folle passion amoureuse. Dans cette première partie, André Téchiné capte l’énergie que chacun met pour tenter d’atteindre l’autre et se libérer d’une certaine solitude. Adrien fait valoir sa position sociale pour garder Manu près de lui, Sarah expose ses charmes pour que Mehdi lui pardonne son manque d’amour maternel et ce dernier, amoureux du jeune garçon, tente par tous les moyens de poursuivre cette relation adultère alors que Manu se terre à contrecœur pour cacher les premiers symptômes de sa maladie. Car à la relative plénitude du début du film (garrigue ensoleillée, amours naissants, force des amitiés), qui correspond en de nombreux points à cette période d’insouciance sexuelle qu’était le passage des années 1970 aux années 1980, succède brutalement une prise de conscience sur l’urgence de vivre, la peur de disparaître sans rien laisser derrière soi. Manu, celui par qui le désir arrive, porte soudainement la mort en lui alors qu’il n’a pas encore le sentiment d’avoir accompli quelque chose. La relation qu’il entretient avec sa grande sœur Julie (Julie Depardieu, bouleversante), chanteuse lyrique en devenir, ou encore Sandra (Constance Dollé), une prostituée au caractère bien trempé, prouve cette quête de repères que sa disparition annoncée et terriblement prématurée stoppe net dans son envol.

Là où il aurait été facile de verser dans la compassion, de mélodramatiser une tragédie dont on n’a pas encore fini d’évaluer l’impact, André Téchiné fait preuve d’une admirable retenue. S’il n’hésite pas un instant à montrer la dégradation physique de Manu au fil des mois, le réalisateur s’intéresse surtout aux réactions de son entourage, de l’annonce de sa maladie à sa disparition sans grandes pompes : Adrien, le médecin qui trouve d’une certaine manière l’occasion d’exister pour Manu en le soignant chez lui, Mehdi, le flic angoissé à l’idée d’avoir été contaminé lui aussi, Sarah, déstabilisée d’apprendre que son mari a vécu une passion homosexuelle alors qu’elle revendiquait la liberté de leur couple, et Julie gênée d’avouer que le jour de l’enterrement de son petit frère, préserver sa voix en vue d’une représentation le soir même avait pris le pas sur tout autre pensée. Cette dureté n’est pourtant en aucun cas un prétexte à juger les personnages. L’apparition succincte du jeune garçon dans chacune de leur vie les a bouleversés en profondeur, et non en surface. Le deuil que porte Julie depuis la disparition de son frère ne s’affiche jamais de manière explicite mais devient un recueillement pudique lorsque, sur scène, la jeune femme tient fermement une bougie éclairant son visage alors que le noir profond du reste de la scène de spectacle représente cet ailleurs dans lequel Manu vient de basculer. L’urgence de vivre du jeune garçon a « contaminé » son entourage : de Sarah qui décide d’écrire pour témoigner du passage éclair d’un jeune garçon dans sa vie à Julie déterminée à partir vivre à l’étranger parce qu’elle pense pouvoir « vivre pour deux » en passant par Adrien qui finira par renoncer aux amitiés chastes pour enfin connaître l’amour, Les Témoins est un film sur l’ouverture à l’autre pour mieux s’accepter soi-même.

Autre pari qu’André Téchiné relève avec brio, c’est celui de nous rappeler une époque bien précise où la propagation du virus du Sida rimait avec paranoïa et allait marquer le retour en force d’un certain conservatisme (stigmatisation de la population homosexuelle et héroïnomane) qui se traduisait par une répression accrue des lieux de drague et de prostitution. Si l’époque est identifiable parce que l’on entend longuement Marcia Beila des Rita Mitsouko (dont le texte parle de la disparition prématurée de la chorégraphe Marcia Moretti), tout est fait pour que cette période soit aussi la nôtre. Des tenues vestimentaires aux voitures, ce que la caméra de Téchiné nous montre, c’est bel et bien la France de 2007 où les discriminations ont creusé les clivages entre hétéros et homos qui se prennent du coup à rêver d’incarner eux aussi le modèle/refuge familial par excellence, où les descentes de police dans les hôtels miteux ne respectent pas la dignité humaine et où les prostituées en garde à vue n’ont pas la certitude d’accéder aux soins élémentaires. Et pourtant, face à ce pessimisme en toile de fond, Téchiné fait des Témoins un film généreux, profondément humaniste et plein d’espoir parce que, plus que jamais, il nous demande de dépasser ce que la pudeur nous oblige à cacher pour nous révéler à la beauté de tous ceux qui nous entourent.

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