Accueil > Actualité ciné > Critique > Lettres au père Jacob mardi 8 mars 2016

Critique Lettres au père Jacob

L’exposé, par Clément Graminiès

Lettres au père Jacob

Postia Pappi Jaakobille

réalisé par Klaus Härö

Modeste production finlandaise, Lettres au père Jacob repose sur un schéma maintes fois éprouvé au cinéma : la cohabitation de deux personnages que tout oppose et qui, par la force des choses, vont progressivement s’apprivoiser jusqu’à devenir indispensables l’un pour l’autre. Ici, la relative originalité du dispositif tient du profil plutôt atypique des deux individus : d’un côté, Leila, femme rustre au physique imposant, condamnée à perpétuité pour meurtre et finalement relâchée après douze ans de détention ; de l’autre, le père Jacob, un religieux aveugle et solitaire qui attache un soin particulier à répondre aux quelques lettres de désespérés qu’il reçoit. C’est d’ailleurs pour le suppléer dans cette tâche assez peu contraignante que Leila est invitée par l’administration pénitentiaire à se rendre dans cette région reculée de Finlande. Mais on se doute rapidement que les raisons de cette rencontre forcée sont à chercher ailleurs : auprès de cet homme modeste et plein de piété, la criminelle va peut-être trouver le pardon dont elle a besoin pour pouvoir entamer une nouvelle vie.

La piété face à la monstruosité

Le fabuleux La Fiancée de Frankenstein (1935) présentait déjà une configuration similaire : dans le film de James Whale, la créature, traquée sans relâche par les villageois, trouvait refuge chez un vieil ermite aveugle. Peu soucieux du physique effrayant de son visiteur, le vieillard s’attachait à le nourrir et à s’occuper de lui avec une dévotion qui ne demandait aucun retour. Dans Lettres au père Jacob, le geste n’a en revanche rien de totalement gratuit : si la venue de Leila permet de rompre une solitude et un isolement, elle n’est pas non plus le fruit du hasard. Se gardant dans un premier temps de nous révéler qui la jeune femme a tué et pour quelles raisons elle a bénéficié d’une remise en liberté, le scénario met d’emblée ses deux personnages sur un pied d’inégalité. Et la révélation finale ne fait que confirmer ce que la mise en opposition entre l’homme vulnérable et la femme menaçante laissait craindre : il y a finalement une raison à tout et si Leila a bénéficié d’une grâce, c’est qu’une force supérieure a agi pour elle, capable de voir en elle l’humanité dont elle-même se croyait désormais privée.

Le crime a ses raisons

Seulement, dans cette manière de vouloir ramener ce personnage opaque à un certain ordre moral (le crime était presque justifié, rappelant la conclusion roublarde d’Il y a longtemps que je t’aime de Philippe Claudel), on est en droit de soupçonner le réalisateur de jouer les démiurges un brin condescendants. Et pour s’en convaincre, il suffit de voir avec quel soin la mise en scène s’embourbe dans une pause affectée, une gravité excessive : pourtant d’une courte durée (1h16), Lettres au père Jacob multiplie les plans qui s’étirent sans raison, les improbables angles de vue pour faire « auteur ». Mais ce qui fait cruellement défaut au film, c’est le regard : pas même dans l’écriture, limitée à cette dualité de temps en temps interrompue par un postier suspicieux jusqu’à la caricature, le récit ne donne la possibilité à ses personnages de s’affranchir de ce qui les caractérise lourdement. Les larmes finales de Leila trahissent finalement l’intention de départ : faire du mélo avec peu de moyens, le reste du film n’étant qu’une mise en bouche aux ingrédients trop facilement identifiables pour provoquer l’effet espéré.

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