Accueil > Actualité ciné > Critique > Limitless mardi 7 juin 2011

Critique Limitless

Badman, par Vincent Avenel

Limitless

réalisé par Neil Burger

Au café en face de la rédaction de Critikat – le « Balto » –, les soirs de déprime, les soupirs se font lourds. « Ah, c’en est bien fini du bon temps de la politique des auteurs, mais où y va, l’cinéma ? » Et on serait bien tenté de répondre : « vers une politique des acteurs, peut-être ? » À voir les hydres cinématographiques de ce début d’année (Natalie Portman, Jeff Bridges, Matt Damon…), on se demande. Limitless, avec ses airs de pur produit commercial destiné à nous vendre du Bradley Cooper, nous conforterait bien dans cette idée – à tort. Le film a peut-être un peu plus à dire et à faire qu’à mettre le joli minois de l’acteur sur le devant de l’affiche, et c’est tant mieux.

Accrochez-vous. C’est l’histoire d’Eddie Mora. Eddie est un écrivain raté, et un raté tout court. Au fond du trou – sa copine vient de le plaquer et il souffre d’un blocage d’écriture format bouchons du 15 août – il est abordé par un vieil ami qui lui propose une drogue expérimentale. Aussitôt le cachet avalé, notre Eddie devient un autre homme – sûr de lui, l’esprit clair, la mémoire cristalline : le temps de dire ouf et le voilà en train de culbuter sa proprio, qui le déteste, sur un coin de table. Un vrai signe de succès. Il ne s’arrête pas là : en quelques heures, il jette sur le papier les premiers chapitres du bouquin qui lui échappe depuis des années. Tout va donc pour le mieux sauf que…

Sauf que :

  • l’effet de la pilule ne dure qu’une journée et pour ne pas redevenir raté chronique, il lui faut sa dose
  • son ami dealer est retrouvé mort le lendemain
  • il va falloir reconquérir son ex
  • notre héros est tout à coup suivi par un inconnu patibulaire
  • la drogue pourrait être une substance qui le pousse à tuer

Sans parler de la mafia de l’Est et des grands groupes financiers qui commencent à s’intéresser d’un peu trop près à lui.

C’est beaucoup pour un seul film. Pour bien raconter une pareille histoire, il faudrait… Il faudrait une série télé, tiens ! Et Neil Burger, à la réalisation, a manifestement beaucoup regardé la télé. Nerveux, il s’éloigne du style précieux et faussement raffiné qu’il affectait dans le mordoré L’Illusionniste pour adopter un style plus précisément télévisuel, hérité des séries à la 24. Filmant sans le moindre temps mort, sans aucune respiration non plus, Burger redoute plus que tout de laisser à son spectateur le temps de penser. L’efficacité avant tout pour une mise en scène toute en montage dynamique et effets littéralement renversants, qui vise à nous plonger dans le vertige, la frénésie, dans la paranoïa aussi, de son héros. Spectateur, voici ta dose de sensation, voici ton fix d’héroïsme.

Et pourquoi pas ? Cela fonctionne plutôt bien, et Bradley Cooper passe sans encombre de la défroque de loser grunge caricatural au costume du yuppie à la Pat Bateman. L’acteur fait preuve à cette occasion – à défaut d’une véritable sensibilité humaine, encore à prouver – qu’il sait parfaitement se couler dans le moule du nouvel archétype hollywoodien à la mode : le super-héros.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Depuis les X-Men jusqu’à Iron Man, depuis Source Code jusqu’à Kick-Ass, le discours hollywoodien cherche aujourd’hui visiblement à donner à son spectateur les clés de son fantasme super-héroïque personnel. Avec Limitless, le propos se veut rassurant : la machine capitaliste crisogène vous fait peur ? Il ne tient qu’à vous de la dompter – avec une petite pilule, certes, mais c’est à votre portée. Un brin subversif, peut-être ?

Limitless peut l’être plus encore. Ainsi, le surhomme du film impressionne : il tombe les filles comme le pire des Dom Juan, est drogué jusqu’à la moelle, menteur, lâche, c’est un boursicoteur sans scrupule et qui n’est rien, finalement, sans sa pilule miracle. Les Iron Man posaient l’ado attardé et capricieux en figure de héros, Limitless va plus loin encore. Le modèle désirable sera donc un golden-boy arrogant, drogué, et auquel le personnage de Robert De Niro, en self-made man américain typique, aura beau jeu de rappeler qu’on lui a peut-être tendu les clés du royaume, mais qu’il n’a strictement rien fait pour les mériter. La génération YouTube, qui rêve de gratification totale sans effort ni attente, a déjà été brillamment dénoncée par Wes Craven dans son Scream 4. L’air de rien, Limitless enfonce le clou avec une vigueur réjouissante.

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