Accueil > Actualité ciné > Critique > Little Go Girls mardi 8 mars 2016

Critique Little Go Girls

Le blues des Go Girls, par Raphaëlle Pireyre

Little Go Girls

réalisé par Éliane de Latour

Portrait de go

Une jeune femme en haillons debout devant un tas d’ordures regard fixement l’objectif de l’appareil photo d’Éliane de Latour qui a passé des mois à Bel Air, ghetto de la banlieue d’Abidjan, à essayer de tisser un lien avec les filles du quartier. C’est, comme elle le raconte en voix off, par la photographie que s’est fait un embryon de relation entre les « go » qui vendent leur corps pour des sommes dérisoires. Ces femmes sont touchées d’être regardées, embellies par le regard de « la blanche », elles qui vivent dans les limbes d’une société qui dénie leur existence. La force de Little Go Girls réside sans conteste dans le désir de la cinéaste d’aventurer une caméra, de faire apprivoiser sa présence, dans ce lieu d’où la société détourne les yeux. Cette immersion dans le ghetto poursuit les travaux de la réalisatrice et anthropologue sur les lieux clos, dans le cadre duquel elle a par exemple filmé par le passé les détenus de la prison de la Santé dans Si bleu si calme. Les go girls dorment agglutinées sur les trottoirs avant que quelques une d’entre elles ne s’installent à la « casa », sorte de communauté où elle se réfugient grâce à l’aide financière de la cinéaste.

Entre elles et nous

Plutôt que de s’arrimer fermement à ce motif narratif de la reconstruction, possible ou impossible, le film se laisse aller au rythme alangui de la vie des filles. Suivant les gestes des corps au repos ou qui s’apprêtent, la caméra trahit le rapport de fascination de la cinéaste. On est souvent gêné par la proximité de la caméra qui observe des corps endormis ou des gestes d’intimité. Comme ces caresses partagées entre Tata et Mariam, toutes les deux ralenties par une somnolence alcoolisée à laquelle on ne se sent pas autorisés à participer. S’immiscer dans une communauté pose toujours problème, pour l’anthropologue comme pour le documentariste. Pris lui aussi dans cette double posture de l’ethnologue-cinéaste qui trouve dans le cinéma une manière de s’affranchir de l’académisme du discours scientifique, Stéphane Breton a documenté l’aporie de la relation à l’Autre dans son diptyque papou. Eux et moi puis Le Ciel dans un jardin mettent en scène les tractations dont font l’objet ses manœuvres d’approche de la tribu de Nouvelle-Guinée dans laquelle il s’installe plusieurs mois par an. Par sa voix off, Éliane de Latour, elle, ébauche ces interrogations. Elle fait état des quelques étapes qui ont jalonné sa connaissance des jeunes filles : tout d’abord gagner leur intérêt par les portraits qu’elle fait d’elles, puis gagner leur confiance en leur offrant les recettes de la vente de ces photos pour payer la location de la « casa ». Mais le film se détourne vite de ces questionnements pour se concentrer sur un projet éthologique qui multiplie les études de postures, gestes, visages. On perçoit bien là l’ambition de la cinéaste d’embellir par le cinéma l’image de ces figures d’un lumpenprolétariat du sexe. Mais ne pas assumer davantage l’inégalité de ce rapport entre filmeuse et filmée, c’est creuser encore cet écart entre les filles et le spectateur, entre elles et nous.

D’autant que le son direct étant impossible à enregistrer dans ce quartier bruyant, la cinéaste a dû se résoudre à demander aux filles de post-synchroniser leurs voix en studio. Cet effet de décalage entre voix et corps, la rareté des discussions mettent à distance le ressenti des filles. L’inscription de certaines de leurs expressions « pittoresques » en surimpression sur l’image ajoute encore au sentiment de les observer malgré elles. Dans les années 1950 à Treichville, autre faubourg d’Abidjan, Jean Rouch avait génialement trouvé comment faire du manque de son direct le moyen de faire du cinéma un partage entre filmeur et filmé et de faire avec Moi, un noir le portrait du démuni Oumarou Ganda en héros de cinéma. Les go, elles, sont filmées avec attention et sans misérabilisme moralisateur. C’est déjà beaucoup. Mais est-ce suffisant pour en faire des personnes aux yeux du spectateur ?

Annonces