Accueil > Actualité ciné > Critique > Lore mardi 19 février 2013

Critique Lore

Leurre, par Marianne Fernandez

Lore

réalisé par Cate Shortland

Avec l’histoire d’une adolescente qui, dans l’Allemagne de l’après-guerre, se retrouve seule à la tête d’une fratrie abandonnée, la réalisatrice australienne Cate Shortland interroge le poids de l’idéologie des parents sur l’innocence de leurs enfants. Adaptant la nouvelle anglaise « La Chambre noire » de Rachel Seiffert, la réalisatrice déploie son récit dans un cadre romantique et bucolique bien plus léger, voire creux, que le mériterait ce sujet. Sous des dehors trop maniérés, Lore est moins un portrait sensible qu’une pesante démonstration, un film à thèse qui n’atteint jamais l’émotion à laquelle prétend chaque image.

Il y a quelque chose, chez Cate Shortland, qui rappelle étrangement les films d’Andrea Arnold. Son intérêt pour le désir adolescent peut-être, ou cette tentative d’injecter des éclats de sensualité, voire d’érotisme, dans des situations a priori inappropriées. Plus encore, le virage romantico-bucolique récemment pris par l’Anglaise (dans son dernier long Les Hauts de Hurlevent) semble partir d’une inspiration proche de celle de Lore. Si cette fiction est envahie par motifs fleuris, rais de lumière et focus sur les brins d’herbe parcourus par le vent, c’est que la réalisatrice australienne semble puiser elle aussi dans cette imagerie un symbole de fougue adolescente. Mais si comparaison il y a entre ces deux réalisatrices, c’est au désavantage de Cate Shortland, dont la démonstration n’est que cela : l’argumentation d’un propos, parfois douteux, sur l’innocence de ces enfants livrés à eux-mêmes, qui reproduisent sans réfléchir l’antisémitisme de leurs nazis de parents.

Ainsi Lore est une jeune adolescente qui prend tant bien que mal en charge ses quatre frères et sœurs, délaissés comme elle par leurs parents. Ils vont traverser une Allemagne tout juste sortie de la guerre, tentant de rejoindre la maison de leur grand-mère à Hambourg. Le long des chemins, ils croisent la route d’un jeune juif rescapé des camps qui se met à les suivre. Lore se veut l’apprentissage, par la jeune fille et grâce à ce personnage masculin, de l’ouverture à ceux qu’elle considère comme des parasites. Toutefois la réflexion sur l’idéologie est posée mais jamais approfondie : le film évite inlassablement de prendre les choses en mains.

Le récit est construit d’une façon bien curieuse : si on passe outre la rage qui prend devant ce spectacle de désir mou (quelle fascination un jeune homme sorti des camps peut-il éprouver pour cette petite famille d’antisémites livrés à eux-mêmes, et pour l’ingénue qui les guide ?), pire est toutefois le twist qu’opère la fiction en révélant le pot aux roses : le jeune Thomas, en fait, n’était pas juif. Alors, quoi ? De quelle tolérance, de quel apprentissage parle-t-on vraiment ? Il s’agit plus, et plus simplement, de l’ouverture d’une jeune fille au monde, à l’autre, à la sensualité, que d’un propos quelconque sur la transmission d’une idéologie. D’où les motifs bucoliques omniprésents : les bains dans les ruisseaux, les cheveux qui frisent, etc. Il s’agit uniquement de tentation adolescente, malgré ce que le film prétend. Et c’est bien pour cela qu’il pose problème : car il n’offre, pour contrepoids à l’antisémitisme, à la bêtise bornée et à la naïveté puérile, que l’imagerie doucereuse associée à sa protagoniste.

C’était déjà la forme que prenait Somersault (2004), le premier long de la réalisatrice, présenté à Cannes. Cate Shortland y filmait l’errance d’une jeune fugueuse, contrainte à quitter le domicile familial après avoir embrassé le petit ami de sa mère. Si le parallèle avec Fish Tank d’Andrea Arnold est ici anecdotique, c’est parce que l’Australienne s’évertuait déjà à épuiser les tensions de son intrigue dans une démonstration trop appuyée. Elle l’est d’autant plus, dans ce nouveau métrage, qu’elle est doublée d’un symbolisme facile. Ni Lore ni Cate Shortland n’atteignent donc la liberté à laquelle elles prétendent. Lore, comme Somersault avant lui, se mord la queue : il annihile sa liberté dans une mise en scène pesante dans laquelle, à force de filmer le vent qui souffle, il ne reste plus de d’espace pour qu’entre un peu d’air.

Annonces