Accueil > Actualité ciné > Critique > Los Hongos mardi 26 mai 2015

Critique Los Hongos

Rêver le réel, par Julien Marsa

Los Hongos

réalisé par Oscar Ruiz Navia

Passé par Locarno l’année dernière, où il a reçu le prix spécial du jury « Cinéastes du présent », Los Hongos est le second long métrage du réalisateur colombien Oscar Ruiz Navia. Son premier film, le passionnant La Barra, s’attachait à décrire la survie d’un village isolé sur la côte Pacifique du pays, à travers la trajectoire d’un inconnu qui cherchait à fuir la Colombie. Tourné avec les habitants du village, le film était ancré dans un réel bien palpable, mais constituait pourtant un véritable réservoir de fictions rattachées aux personnages et aux lieux. Avançant au gré d’un récit vaporeux, La Barra était lancé vers un horizon incertain, entre odyssée intime et problématiques sociétales concrètes, et où le potentiel fantasmatique de la mise en scène venait briser toutes conventions de genre.

Présence et présent

Aborder les deux films d’Oscar Ruiz Navia sous l’étiquette « Cinéaste du présent », c’est d’abord rendre justice à sa méthode d’imprégnation. Son processus de création se nourrit du réel, de personnages construits avec les gens qui habitent dans les lieux investis par le cinéaste, et qui amènent, par la force des choses, le récit à se teinter d’enjeux conjugués au contemporain. Ici, le réalisateur colombien s’empare de sa propre ville, Cali, en s’arrimant à deux jeunes graffeurs (RAS et Calvin, rencontrés in situ) qui vont intégrer un groupe d’artistes pour donner naissance à une fresque sauvage. Mais Los Hongos s’accroche également à d’autres personnages – des apparitions plus fugaces mais non moins importantes – comme la grand-mère de Calvin, qui vit recluse dans une maison littéralement envahie par une jungle de plantes, bulle de calme majestueuse au sein de l’effervescence de Cali. Chaque personnage vient ajouter une strate, une teinte au portrait de la ville, sans que Ruiz Navia ne cherche à trouver justification évidente de son apparition. Quoi de plus limpide et respectueux que de considérer qu’un personnage a le droit d’intégrer la diégèse simplement parce qu’il est là, qu’il fait partie de cet environnement et que, par essence, il l’investit, le modifie, et le complexifie rien que par sa présence ?

Cette « science » du présent invite alors à revisiter ses racines (les personnages de la grand-mère et du père de Calvin sont par exemple interprétés par des membres de la famille du cinéaste, ou via la présence toujours affirmée de la nature, même urbaine), mais surtout à recréer du lien avec le territoire. Strates de temps et de territoire sont comme autant de couches géologiques que le film s’échine à patiemment effeuiller, en les saisissant plus qu’en les organisant, tel un aventurier qui découvrirait au gré de ses pérégrinations des trésors cachés ici et là. Ces découvertes se manifestent notamment dans l’apparition surprenante d’images YouTube, tirées des révoltes en Égypte, et dont le cri du cœur « On ne se taira plus jamais » ira jusqu’à infiltrer la fresque sauvage.

En suspension

Écrire au présent, c’est donc évidemment prendre en compte ce qui agite le monde, mais c’est surtout – aujourd’hui plus que jamais – observer comment un événement particulier opère un reflux à la surface du globe. Ruiz Navia articule ainsi enjeux globaux et locaux (le Printemps arabe renvoie par exemple à un contexte électoral à Cali), sans jamais s’en servir pour asséner un discours, mais encore une fois à travers une logique d’imprégnation qui se propage à l’intérieur des personnages. Ces tissus de correspondance – entre les personnages, les lieux, les influences de chacun – ne cherchent pas à faire émerger du sens (comme le ferait un film choral), mais tout simplement à peindre, tel les graffeurs, cette jungle urbaine, et la circulation qui s’opère en son sein, tout en mettant à distance les représentations conventionnelles de la violence en Amérique du Sud.

Le récit – au sens de progression dramatique – se trouve alors régulièrement suspendu, presque congédié, par un savant montage qui invite le spectateur à absorber une matière qui s’assimile par moment à un rêve éveillé. C’est encore une fois en s’imprégnant du présent, en se tenant sur le seuil entre veille et sommeil, que chacun pourra aller au bout de sa propre expérience du film. En basculant dans la somnolence, le dormeur – tel Calvin et sa grand-mère dans une très belle scène où ils partagent le même lit – n’aura plus qu’à se laisser guider par la matière sonore qui l’entoure, très travaillée chez Ruiz Navia, et qui en fait un cousin éloigné d’Apichatpong Weerasethakul. Ce sont dans ces points de suspension dans le montage que Los Hongos trouve ses plus belles échappées, et nous emmène jusqu’à un point culminant, avec cet arbre fantastique qui vient clore le film. C’est un arbre de rêve pour les deux adolescents, c’est celui qu’ils ont peint sur un mur, tout droit sorti de leur imagination et qui vient se matérialiser dans le réel. Rêve et réel deviennent alors une manifestation concrète où l’on ne sait plus lequel émane de l’autre.

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