Accueil > Actualité ciné > Critique > Ma révolution mardi 2 août 2016

Critique Ma révolution

Opération de charme, par Clément Graminiès

Ma révolution

réalisé par Ramzi Ben Sliman

La révolution dont il est question dans le titre du premier long-métrage Ramzi Ben Sliman n’est pas tant celle qui a secoué la Tunisie en 2011 et qui a lancé le printemps arabe que celle de Marwann, adolescent parisien d’une quinzaine d’années, qui va vivre au contact lointain de ces événements politiques sa propre métamorphose. Le jeune garçon pourrait a priori appartenir à la bande des Beaux Gosses : pas très à l’aise avec son physique, handicapé par une acné galopante, il est moqué par les autres garçons de sa classe et copieusement ignoré par la gente féminine. Il ne peut compter que sur la seule présence de son pote Félix, pas mieux loti que lui. Mais à la différence des héros de Riad Sattouf, les situations que vit Marwann ne sont jamais poussées jusqu’à leur point d’absurdité. Elles se noient tout simplement dans le quotidien d’une adolescence momentanément ingrate où chacun semble conditionné par le regard de l’autre. Il suffit pour s’en assurer de voir à quel point la question de l’homosexualité travaille le jeune garçon et ses comparses à chaque fois qu’ils se sentent menacés. C’est que chacun court après une représentation de lui-même rassurante, convaincu que le salut ne peut se trouver que dans la norme. Le bouleversement politique que traverse soudainement la Tunisie et que Marwann va découvrir par le prisme de sa famille – d’origine tunisienne – exaltée à l’idée du renversement de la dictature, va permettre à l’adolescent de se singulariser aux yeux de ses camarades et d’éveiller l’intérêt de Sygrid, la plus jolie fille de sa classe.

Sur scène

Tout va partir d’un simple cliché : alors que, par atavisme, il manifeste dans une rue parisienne son soutien à la révolution de Jasmin sans bien comprendre de quoi il en retourne exactement, Marwann est pris en photo en train d’agiter le drapeau tunisien. Le lendemain, il se retrouve en une du journal Libération, érigé en symbole de cette jeunesse révoltée qui fait table rase d’un passé trop pesant. Propulsé du jour au lendemain héros de son collège, l’adolescent se retrouve au centre des attentions de sa famille, des professeurs et de ses camarades. Tout à fait conscient de cette drôle d’imposture (il ne connaît pas grand-chose de son pays d’origine et ne se voit pas autrement que français), Marwann comprend néanmoins rapidement qu’il a tout à gagner à jouer ce rôle dont il a hérité par un drôle de concours de circonstances. Tout l’enjeu pour l’adolescent sera de resserrer l’écart entre cette représentation idéalisée de lui-même (une conscience politique aiguisée, un propos éclairé qui galvanise son entourage) et la trivialité de ses désirs (séduire Sygrid) qui permet au film de jouer habilement sur ce double jeu d’échelles. La première grande réussite de Ma révolution est de ne jamais trahir aucun des deux versants de l’histoire de Marwann. Pour le réalisateur, peu importe que l’adolescent se joue d’une certaine manière de son entourage : le récit ne s’égare pas à parsemer son parcours de pièges pouvant trahir son ignorance tout comme il ne fera jamais de son héros en herbe le nouveau porte-parole d’un bouleversement qui se passe à quelques milliers de kilomètres et qui a tout son sens pour le peuple qui le porte.

La jolie métamorphose

Même si Ma révolution peut compter sur le soutien de quelques acteurs dont le talent n’est plus à démontrer (Lubna Azabal et Samir Guesmi dans le rôle des parents, Ahmed Benaissa dans le rôle du grand-père), le film doit beaucoup à la présence du jeune Samuel Vincent et à la manière dont le réalisateur enregistre ses mutations : tour à tour maladroit, charmeur, spontané, réfléchi, râleur ou bien capable d’une douceur inattendue, Marwann est un tout changeant, personnage pluriel à la fois exaspérant et attachant. Soucieux de trouver sa cohérence et de ne pas succomber à la mignonnerie que pourrait inspirer pareil portrait, Ramzi Ben Sliman ne force jamais la tonalité de son film : sa caméra est toujours à juste distance, observant avec une certaine espièglerie et au travers du regard de l’adolescent le monde indéchiffrable dans lequel ce dernier vit. La famille de Marwann, avec son lot de portraits plutôt savoureux, est à l’image de cet environnement dissonant : un choix irréfléchi (partir sur un coup de tête rejoindre la Tunisie pour vivre au plus près la révolte populaire) provoquera d’ailleurs un séisme dans la vie du jeune homme. Mais parce que Ma révolution ne fera jamais de ce déchirement une démonstration de force pour nous apitoyer, la précieuse valeur du film passera plutôt par quelques scènes a priori anodines mais desquelles se dégagent une puissance inattendue : un baiser d’une douceur extatique entre Marwann et Sygrid, la confidence de ce premier amour à un oncle un peu trop exalté, et enfin une scène finale qui scelle l’entrée superbe et balbutiante du jeune homme dans sa vie d’adulte.

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