Accueil > Actualité ciné > Critique > Macao mardi 23 septembre 2008

Critique Macao

Le péril oriental, par Ophélie Wiel

Macao

Tourné en 1952, Macao est un des derniers films de Josef von Sternberg, qui, après The Shanghai Gesture (1941) avec Gene Tierney, ne réalisa réellement aucune œuvre marquante. Peut-être l’Hollywood d’après-guerre ne convenait-il pas au cinéaste d’origine allemande, adepte des clairs-obscurs expressionnistes et d’un glamour exotique en noir et blanc destiné à sublimer la beauté énigmatique de son égérie, Marlene Dietrich. Macao résonne un peu comme l’oraison funèbre de son univers : on retrouve facilement son obsession pour une vision très noire sur la nature humaine, mais le scénario, succinct et bancal, grève toute tentative de donner au film la dimension mythique qu’acquirent des chefs-d’œuvre comme L’Ange bleu ou L’Impératrice rouge.

Josef von Sternberg peut-il véritablement être crédité pour la réalisation de Macao ? La question ne se pose pas seulement en termes esthétiques, tant le film a finalement peu à voir avec l’œuvre précédente du réalisateur allemand ; l’histoire même de la production de Macao raconte une succession de désastres. En 1952, cela fait quatre ans que Howard Hughes, le milliardaire fou et excentrique, a pris possession du « petit » studio de la RKO, qui produisit tant d’œuvres mythiques dans les années d’avant-guerre (dont Citizen Kane). Il ne lui faudra que quelques années de plus pour le mener au bord de la faillite. Hughes se voyait sans doute comme un nouveau David O. Selznick : producteur omniscient, à l’égocentrisme démesuré, dont les volontés s’imposaient à tous. Mais le milliardaire n’avait pas le talent visionnaire de Selznick, et sa mainmise se résumait souvent à des actes colériques irréfléchis.

Ainsi, sur Macao, von Sternberg fut licencié en plein tournage alors même qu’il n’avait réalisé qu’un tiers du film ; Nicholas Ray, réalisateur attaché à la RKO dès ses débuts, fut sommé de le remplacer, sans être crédité au générique. Gloria Grahame, ex-épouse de Ray, refusa de jouer dans le film (où elle tient un rôle secondaire), en vain : pour se venger, elle décida donc d’être la plus mauvaise possible, ce qui n’est pas forcément flagrant à l’écran. Robert Mitchum, acteur principal, réécrivit avec Ray quelques scènes du scénario, sur lequel s’étaient déjà défoulés presque dix scénaristes, pour la plupart non crédités au générique. Et voici que, bon an, mal an, Macao finit par sortir en salles, pour un résultat moins terrifiant que le tournage ne laissait supposer – sans doute grâce à une conjugaison de grands talents, devant comme derrière la caméra –, mais tout de même bancal et décevant.

Le licenciement de von Sternberg est sans doute la plus grande erreur que commit Hughes : la thématique du film – un peu vieillotte, il faut bien en convenir – relevait plus du domaine du réalisateur allemand que de celui de Ray. L’histoire est plutôt très inspirée de Cœurs brûlés (Morocco), réalisé par von Sternberg en 1930, avec, dans les rôles principaux, Marlene Dietrich et Gary Cooper. Dans un univers lointain et exotique – ici Macao, le comptoir portugais près du territoire chinois –, deux Américains en exil, une chanteuse (Jane Russell) et un simili-aventurier (Robert Mitchum) se trouvent, s’aiment, et cherchent à fuir leur passé. Ce sont deux solitaires, deux indépendants à la vie trouble, incapables de faire confiance à qui que ce soit. Les voici débarqués dans la ville du jeu, de la débauche et du crime, et mêlés à des histoires troubles dont ils n’ont que faire, mais qui vont les empêcher de conduire leur vie comme ils le souhaitent.

On peut tout à fait imaginer ce qu’aurait fait von Sternberg d’une telle histoire s’il avait eu les mains libres : cynisme des rapports amoureux, description noire et déshumanisée d’un monde étranger, victoire des forts contre les faibles... Les vingt premières minutes de film donnent cet espoir, au fil du mystère qui environne les deux personnages principaux et de leur relation trouble, celle de deux inconnus qui se reconnaissent sans se connaître. Mais la banalité de l’histoire criminelle, tout comme la résolution trop optimiste de l’intrigue amoureuse (avec une Jane Russell moins crédible qu’une Marlene ou une Marilyn dans le rôle de la chanteuse qui en a bavé) empêche toute mise en scène de relever le niveau du film d’un banal polar au véritable film noir. Le scénario se perd dans des rebondissements qui cassent brutalement le rythme de leur invraisemblance, et bien que von Sternberg (et Ray) n’aient certainement pas perdu de leur maîtrise, Macao reste un film RKO malheureusement assez oubliable. Si ce n’est pour Robert Mitchum, décidément l’aventurier le plus sexy du cinéma classique des années 1950 !

Annonces