Accueil > Actualité ciné > Critique > Mad Love in New York mardi 2 février 2016

Critique Mad Love in New York

Requiem for a drama, par Adrien Dénouette

Mad Love in New York

Heaven Knows What

réalisé par Joshua Safdie, Ben Safdie

Vendu comme une chronique de laissés pour compte, dans l’héritage des drames toxiques façon Requiem for a Dream, on aurait tort de résumer Mad Love in NY (déjà vu, et traité à Venise) à ses produits d’appel : les kids et la défonce. Principalement parce que le dernier film des frères Safdie, malgré les références massives qui le cernent de toute part (Aronofsky, donc, mais aussi Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg, le Bad Lieutenant de Ferrara, Trash de Paul Morrissey et forcément Larry Clark), et outre un penchant trombinoscopique pour l’étude de cas, s’emploie surtout à doper sa love story d’une grosse dose de fiel. Pour autant, il n’y a pas tromperie sur la marchandise, et les amateurs de close-up sur les aiguilles, les overdoses et les garrots en auront pour leur argent. Mais de la même manière que leur avant-dernier film, Lenny and the Kids, saupoudrait d’inquiétude la petite chronique tendre et fun que promettait son enrobage (affiches jaune poussin, titre accueillant et numéros rigolos d’un papounet foufou dans la B-A), le flacon de Mad Love contient un autre venin.

Drama

Addict, Harley l’est moins à l’héroïne qu’à l’amour vache d’Ilya, dont le penchant pour le drama la pousse à se taillader les veines comme on retournerait chez maman après une grosse engueulade. C’est que d’emblée, cette romance de toxico applique les lois de la défonce – en quête d’un absolu a priori délivré de toute contingence, mais enchaîné aux caprices tout aussi suprêmes de la descente. Et c’est bien là que le film, et avec lui tout l’écosystème marginal des Safdie, dévoile sa belle hypothèse : dans un monde où seuls des déchets peuvent encore connaître la pureté d’une passion, la brutalité devient le prix à payer du romantisme. En d’autres temps et sous d’autres cieux, c’était déjà le postulat des Amants du Pont Neuf. Aussi, ce n’est pas sur le terrain trop foulé du réalisme que le film impressionne, mais lorsqu’en jetant le téléphone portable d’Harley dans un accès de colère, Ilya répand dans un ciel que l’on croyait indifférent à leur lyrisme, les gerbes d’un feu d’artifice rageur.

C’est pourquoi la reconstitution crue du quotidien des camés, pèlerinage cinéphile trop ombragé par l’influence de Schatzberg (les drogués des Safdie font un crochet par Needle Park), n’est pas l’aspect le plus brut ni le plus intéressant de Mad Love. S’y installe le décor d’une chronique random, creuset bien connu du trio Safdie-Ronald Bronstein (collaborateur multitâche des frangins et réalisateur du génial Frownland, dont il ne faut surtout pas négliger l’influence), d’où ne s’échappent aucun des éclats merveilleux qui donnaient au monde réel de Lenny and the Kids sa tournure de faux-semblant. Évidemment, les tribulations hivernales d’une communauté de junkies ne se prêtent pas aux mêmes textures, et le recours à la pâleur numérique immunise sciemment le film contre tout fétichisme gratuit – là où l’usage indie du 16mm des cinéastes aurait sans doute fait écran –, mais on regrette quand même que le récit substitue si promptement, et dilate tant, la convalescence d’Harley à la passion dévorante où s’abîmaient les deux teens à l’entame.

« Anywhere out of the world »

Vidée de cette féerie de pacotille qui faisait le charme trouble du film précédent, la part de chronique d’observation de Mad Love temporise inutilement la contagion sentimentale. Laquelle ne retrouvera ses victimes qu’aux portes d’un épilogue chaotique – et remarquablement céleste –, alors qu’on aurait aimé voir le film s’enfoncer plus tôt, et aussi dangereusement que ses protagonistes, vers sa propre ruine. C’est pourtant bien ce qui assure à ces derniers leur destin sacré : quand, trop enclins à suivre le versant mortifère de leurs penchants, les marginaux s’engouffrent puis ressortent des abysses de la drogue comme des miraculés. À l’image d’Ilya, qui après une overdose dans les toilettes d’un McDo, s’empresse de fuguer avec Harley en autobus. Sans entraves l’évasion n’a pourtant aucun sens, pas plus que leur relation, mais c’est parce qu’elle s’apparente à une idylle exfoliée de tout mobile, entièrement livrée à la souveraineté de leur passion comme à celle du poison qui coule dans leurs veines, que la fuite prend des atours de refuge romantique.

Comme dans la défonce, comme Lenny contraint d’improviser des déménagements de fortune, comme la voleuse de The Pleasure of Being Robbed (2008) dérobant n’importe quoi pour conjurer la monotonie, Mad Love, gouverné lui aussi par l’éphémère, ne dessine aucune trajectoire rectiligne. D’où cette fugue dans la fugue, sans doute la plus belle idée du film, où Ilya, quittant l’autobus pendant le sommeil d’Harley, déserte le bonheur retrouvé de son amante et la précipite sans raison dans un gouffre de désespoir. C’est là, aux deux bouts du récit, alors que le monde semble hésiter constamment entre la trame du rêve ou celle du cauchemar, que la couleur des amours de jeunesse prend celle, grise et terne, d’un étage de soin palliatif : à NY, les drogués meurent en s’endormant, et ne reviennent à la vie que pour mourir plus tragiquement. C’est pourquoi Ilya ressemble tant à un vampire, et que le rythme d’Harley s’apparente à celui de Lenny : une vie à l’improviste, quel qu’en soit le prix, pourvu que l’ivresse de l’évasion l’emporte pour toujours sur la routine du réel.

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