Accueil > Actualité ciné > Critique > Mammuth mardi 20 avril 2010

Critique Mammuth

Lutteur àla retraite, par Julien Marsa

Mammuth

Les deux trublions grolandais reviennent à la réalisation en grands pourfendeurs des travers d’une société capitaliste. Après un Louise-Michel en forme de charge contre les grands patrons, Mammuth s’attaque à un nouveau sujet à la mode : la pénibilité du travail et le problème des retraites. Mais cette fois-ci, l’humour rentre-dedans qui caractérise leur univers se double d’une candeur assez suspecte, plongeant le film dans une douce naïveté post soixante-huitarde assez mièvre.

Il faut le reconnaître, les deux compères grolandais possèdent un certain talent dans l’exposition de situations absurdes. Depuis leurs deux essais surréalistes Aaltra et Avida (pas franchement convaincants), ils s’étaient quelque peu rattrapés avec Louise-Michel, dont l’humour au cordeau s’épanouissait mieux dans un réel des plus quotidiens : celui des licenciements d’entreprise et des délocalisations. Face à une société en pleine mondialisation dont la compréhension leur échappait, les deux massifs Yolande Moreau et Bouli Lanners obligeaient tout ce petit monde du patronat à remettre les pieds sur terre, quitte à utiliser la force pour y parvenir. La confrontation directe de ces deux univers déclenchait quelques rires d’hilarité, et obligeait les deux réalisateurs à faire usage de plus de cohérence dans la construction du récit (même s’il restait quelques coquilles qui venaient alourdir l’ensemble : le changement de sexe des deux personnages, un défilé de guests un peu envahissant…).

Mammuth possède peu ou prou les mêmes qualités et défauts que son prédécesseur. Serge Pilardosse (Gérard Depardieu) est confronté à un monde hostile et désuni, dans lequel il va devoir récupérer ce qu’il appelle des « papelards », afin de faire valoir son droit à une retraite obtenue à la sueur du front dans un abattoir porcin. La justesse de ton fait mouche dans la première demi-heure, dépeignant une société où les gens détestent leur boulot payé au SMIC, se sentent démunis face au rouleau compresseur de l’administration et se trouvent plongés dans une grosse déprime générale. Souvent cadrées en un plan séquence fixe, l’acuité du regard portée aux situations donne lieu à de belles trouvailles : une scène au restaurant, Depardieu assis de dos, et face à lui, des cadres seuls qui ne se parlent pas, et se mettent successivement à pleurer à l’écoute d’une conversation téléphonique touchante entre un père et sa fille. Au milieu de tout cela, Serge Pilardosse fait office de roc, brut de résistance, inadapté au monde moderne qui l’entoure. Rarement le corps de Gérard Depardieu aura été poussé à une telle démonstration de force (pour prendre un caddie au supermarché, il suffit simplement de l’arracher des autres), le côté bourru du personnage étant atténué par une certaine forme de sensibilité naïve et enfantine. Et une drôle d’hypothèse vient incongrûment naître sous nos yeux : ce grand gaillard aux cheveux longs, souvent cadré de dos dans ses déplacements, circonscrit à l’intérieur d’une image granuleuse, ne serait-ce pas Mickey Rourke le wrestler ? La parenté est parfois tellement troublante qu’on ne peut s’empêcher d’y regarder à deux fois, et d’être tenté de considérer ce Mammuth comme le versant sardonique du film d’Aronofsky.

Mais une fois parti sur les routes au volant de sa vieille cylindrée à la recherche des précieux « papelards », le scénario va peu à peu dériver vers une ode à la liberté retrouvée, avec des rencontres qui ramènent Pilardosse à de vieux souvenirs, une jeunesse perdue. Premier écueil : la présence d’Isabelle Adjani en dame blanche, morte dans un virage sur la moto de Pilardosse, et qui vient lors de séquences un peu cheap susurrer à l’oreille du héros qu’il doit écouter ses propres désirs, et ne pas faire attention à tous ces cons qui l’entoure. Puis les retrouvailles avec sa nièce, femme-enfant plongée dans un monde de peluches, et qui se comporte comme si elle était restée perchée suite à une montée d’acide. Le récit bascule alors dans une étrange douceur ouatée, où Pilardosse va enfin entrevoir tout ce qui lui avait été refusé par le monde du travail, sous la forme d’un idéal de découverte de la fête, avec éloge de la paresse et du carpe diem. Non pas que la démarche ne soit pas touchante (au contraire, elle est même surprenante venant de Delépine et Kervern), mais elle fait appel à un imaginaire de type « flower power » assez désuet, et surtout beaucoup trop rebattu sur les écrans pour que l’on puisse y croire. Même si le « Sous les pavés, la plage » laisse place ici à un « Sous la plage, des pièces de monnaies et des bijoux », ce n’est que pour un temps, à l’occasion d’une série de scènes avec Benoît Poelvoorde, où il est question de savoir qui de lui ou Depardieu est le meilleur détecteur de métaux. Le bât blesse une fois encore, car la ronde des invités (Bouli Lanners, Anna Mouglalis, et plus loufoque, Dick Annegarn) ne fait que mettre en route les clignotants insistants du road movie, la quête initiatique devant forcément s’émailler de rencontres.

Le but du voyage se perd donc en chemin, puisque les « papelards » n’ont plus grande importance, avec une remontée en mémoire des années d’insouciance, quand Pilardosse vivait de petits boulots. Belle scène où il remet les pieds dans un bar au bord d’une route nationale : le lieu est maintenant désaffecté, et alors qu’il se promène dans la vieille bicoque revient en off la vivacité d’une ambiance de soirée bondée. Malheureusement, la légèreté évocatrice est souvent rattrapée par une pesanteur rutilante, où pour signifier une oisiveté retrouvée on doit, par exemple, la souligner avec une scène à moto où le personnage vogue les bras en l’air, cheveux au vent. Il en va de même avec la volonté de dénoncer une société où la consommation est reine. Là où de petits détails dans le cadre faisaient surgir une certaine jubilation (au tout début, la scène du pot de départ, hilarante), la caricature se fait de moins en moins fine, pour finir par un plan où Pilardosse est assaillit par une armée de touristes vieillissants qui manquent de l’entraîner dans leur bus. Même Yolande Moreau, d’habitude si lunaire et bouillonnante, semble revenir sur ses pas pour livrer une composition attendue. C’est dire à quel point Mammuth peut décevoir par moments.

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