Accueil > Actualité ciné > Critique > Marie et les naufragés mardi 12 avril 2016

Critique Marie et les naufragés

© UFO Distribution

Feel better movie, par Adrien Dénouette

Marie et les naufragés

réalisé par Sébastien Betbeder

Il serait peut-être temps pour Sébastien Betbeder, 41 ans et une douzaine de films tous formats confondus au compteur (dont le remarqué 2 automnes, 3 hivers), de cesser de répondre à l’une des demandes les plus horripilantes faites au jeune cinéma français : la légèreté. D’aucuns diront que ce n’est pas une question d’âge et que la jeunesse, par-delà le nombre des années et le volume de la filmographie, désigne avant tout un cocktail de risque, de fraîcheur et d’audace, assaisonné d’un peu de fantaisie – parce que ça fait du bien, la fantaisie, si l’on en croit les catchlines de Télérama. À première vue, difficile de leur donner tort, et Marie et les naufragés, suivant à la lettre son petit programme de rémission douce-amère, respecte bien, justement, cette dernière prescription épicurienne. Sauf qu’entre les lignes de l’ordonnance – fraîcheur, audace et fantaisie, matin, midi et soir – flotte le spectre d’une attente thérapeutique un peu gênante : celle, à peine voilée, d’un devenir-tranxène du cinéma des jeunes auteurs.

Demande que vient docilement combler cette romance de convalescents, où quatre solitaires déportent leur gueule de bois de la rue Jean-Pierre Timbaud au large de Lorient – transformant l’île de Groix en un joyeux after de dépressifs. Au préalable, Betbeder aura pris soin de portraiturer, longuement, chacun des protagonistes dans sa bulle d’hébétude ; exercice où il se montre le plus à son aise, en reprenant notamment le découpage en chapitres de 2 automnes, 3 hivers. Or, si la réunion de tous promettait un horizon festif, inventant une fraternité d’un nouveau genre par l’addition de plusieurs solitudes (comme Inupiluk, dernier court-métrage du cinéaste en date, parvenait à le faire en confrontant deux patachons sans ambitions et deux Inuits), à l’arrivée, il n’en est rien. L’évasion tant promise ne mène qu’à la narcose. Si bien qu’à la place du carambolage de méduses attendu, l’effilochage du dernier quart du film, jusqu’à son épilogue en roue libre, montre surtout combien Betbeder perd pied hors du quant-à-soi de la dépression contemporaine.

Cinéma anxiolytique

Dès lors, on comprend bien qu’importe moins l’invention d’un romanesque prenant appui sur le mal du siècle, comme il semblait en être question, que de s’attendrir de la torpeur de Pierre Rochefort, du charme folichon d’une Vimala Pons un peu tristoune ou du chagrin de gros nounours d’Éric Cantona. À tel point que l’escapade en Bretagne, censée les conduire aux portes d’une révélation, ne fait qu’incorporer un peu plus de fantaisie à un récit qui, d’emblée, ne prenait au sérieux que la morosité. Le problème, c’est qu’une telle complaisance pour la déprime, si fofolle soit-elle, cache en vérité le fantasme égocentrique d’une réduction du monde au périmètre de nos petites contrariétés. Impasse, semblent nous dire ces naufragés rigolos, dont la seule porte de sortie consiste à s’enivrer de sa propre bizarrerie.

Le film, d’ailleurs, ne lésine pas sur le mot ; chaque personnage ponctuant son autoportrait neurasthénique par le constat écarquillé de son anomalie : « je dois être bizarre ! » Sous-entendu assez complaisant par lequel est revendiqué, en filigrane, le droit de ces dépressifs à exclure le commun des mortels de leur petit monde intérieur – trop original, trop incompris, parce que trop génial, en fait –, et le droit de cultiver sa singularité au seul bénéfice de la distinction. C’est pourquoi les personnages « normaux » qui gravitent autour d’eux, comme l’éditeur de l’un, ou l’ex-femme et la petite fille de l’autre, sont traités comme de simples motifs de lassitude – le mot "énervant" allant jusqu’à être lâché pour qualifier l’éveil de la fillette. Et c’est aussi pourquoi, malgré la B.O. anxiolytique de Sébastien Tellier, Marie et les naufragés, incapable de trouver un écho extérieur aux états d’âmes de ses personnages, finit lui aussi par énerver. Manque à cette comédie-de-l’air-du-temps beaucoup d’insolence, et l’envie de fédérer autrement qu’en chloroformant notre réflexion – c’est d’autant plus inquiétant que ces ingrédients-là, on ne les trouve pas en pharmacie.

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