Accueil > Actualité ciné > Critique > Mark Dixon, détective mardi 4 septembre 2012

Critique Mark Dixon, détective

Les gendarmes et les voleurs, par Ophélie Wiel

Mark Dixon, détective

Where the Sidewalk Ends

réalisé par Otto Preminger

Six ans après le cultissime Laura, Otto Preminger retrouve son couple vedette Dana Andrews/Gene Tierney pour un film noir tout aussi splendide. Cette fois, la femme fatale s’efface pour laisser place au portrait trouble du détective, miné par une enfance qu’il s’obstine à rejeter tout en la retrouvant sans cesse sur son chemin. Comme l’affirme joliment le titre original (When the Sidewalk Ends : « Quand le trottoir s’arrête »), la frontière est ténue entre les sentiers balisés du bien et la route tortueuse du mal.

Mark Dixon n’est pas un détective comme les autres : normal, c’est le héros. Mais son attitude brutale, que ne cesse de lui reprocher son supérieur et qui l’empêche de monter en grade, semble cacher un secret trop lourd à porter. Dixon aime cogner avant de discuter, non pas pour obtenir des aveux, mais plus égoïstement, pour se défouler. Un homme, notamment, semble concentrer toute sa haine : le truand Scalise, qui parvient toujours à échapper aux mains de la justice malgré les efforts répétés du détective. Quand un homme est tué lors d’une partie de dés illégale chez Scalise, Dixon y voit l’occasion rêvée de coincer enfin sa tête de Turc. Mais il commet la plus grave erreur de sa carrière en tuant involontairement l’un des hommes de main de Scalise puis en dissimulant le cadavre comme un vulgaire truand. Lorsqu’apparaît la jolie jeune femme de l’homme qu’il vient d’assassiner, et dont il va irrémédiablement tomber amoureux, Dixon est pris entre deux feux...

Qui a dit que les détectives étaient les chantres du bien ? Les héros des auteurs les plus célèbres du polar américain (Chandler, Hammett, Manchette...) n’étaient pas des enfants de chœur. Peu de choses étaient dévoilées de leur personnalité et de leur passé, mais il n’était pas interdit de penser que leur enfance n’avait rien de commun avec le conte de fées. Le goût de Dixon pour la manière forte est plus explicite : son père était un gangster, ami de Scalise. En adoptant une profession tout à fait à l’opposé du banditisme, Dixon cherche à faire mentir les gènes, à racheter son nom souillé, tout en luttant maladroitement avec son éducation qui lui claque à la figure. Dixon le détective conserve toujours en lui sa part de voyou prête à refaire surface à tout moment.

L’aspect psychanalytique du scénario, rendu par de gros plans sur le visage torturé de Dixon/Dana Andrews, n’est pas le seul point fort du film. En faisant du policier un gangster, tout en continuant à l’identifier par sa profession initiale, Preminger précipite son héros dans une course schizophrénique. Le flic qui a commis le meurtre doit conduire l’enquête sur ce même meurtre, tout en faisant attention à ne pas se faire prendre. Ce qui l’amène dans des situations périlleuses, comme celle d’endosser son propre déguisement pour reconstituer la scène ou d’interroger le gangster Scalise en l’accusant du meurtre qu’il sait pertinemment avoir lui-même commis. Le suspense n’est plus ici guidé par la découverte de l’assassin (puisque les interrogatoires sont menés par un détective qui sait la vérité), mais par la façon dont le héros va s’en sortir (ou non). La résolution du meurtre initial chez Scalise n’est qu’un prétexte : ici, les gendarmes et les voleurs sont réunis en un seul personnage, Dixon, et les autres ne sont à peine plus que des figurants. Le final est une belle démonstration du propos du film : alors que Dixon pourrait être à jamais innocenté de son meurtre, il l’avoue à son supérieur. C’est donc bien par le processus d’un cheminement intérieur, et non de contingences extérieures (ses collègues, la fille, les voyous), que Dixon peut se sortir de ses contradictions.

Au-delà de la perfection du scénario de Ben Hecht, Mark Dixon, détective est aussi un fleuron du film noir, qui ne démérite pas de ses deux aînés (Laura et Un si doux visage). Passé maître dans le genre, Preminger en réutilise les codes à foison : atmosphère sombre des nuits new-yorkaises, gros plans sur des visages torturés par l’angoisse, placement audacieux des objets dans le cadre (tels ces téléphones plus grands que nature) opposition plongées/contre-plongées remplaçant le traditionnel champ/contrechamp, fluidité des travellings et des transitions entre les scènes (souvent par fondu enchaîné) pour ne pas casser le rythme du film... Le travail du grand chef opérateur américain Joseph LaShelle accentue remarquablement la tension concentrée sur le personnage principal : voir ainsi ce gros plan du visage de Dixon écrivant sa lettre d’aveux et baigné dans la lumière vive d’une lampe de chevet, ou le jeu de clair-obscur sur le placement du personnage, souvent au premier plan.

Comme pour le dandy criminel de Laura ou la jeune meurtrière d’Un si doux visage, Preminger accorde du bout des lèvres sa rédemption à Dana Andrews/Mark Dixon : avant de pouvoir se laver de ses péchés, il devra payer pour ses fautes. Quel qu’en soit le prix.

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