Accueil > Actualité ciné > Critique > Matador mardi 21 juin 2005

Critique Matador

Les prémices du mâle, par Claudine Le Pallec Marand

Matador

réalisé par Pedro Almodóvar

Matador est le premier dédale tauromachique du génie excentrique espagnol. Galerie de névroses et de costumes, florilège de passions et de personnages qui se risquent à la mort pour aimer, le film réunit toutes les passions humaines dont Pedro Almodóvar ne cesse de brandir (et bander) les couleurs.

  • Berta, monstre égoïste et castratrice, est une fervente pratiquante de l’Opus Dei qui élève seule son fils Ángel, apprenti torero. Elle le maintient dans les contradictions ineffables d’un esprit candide dans un corps chaste, quoique musclé et vigoureux. En proie aux tourments de l’instinct et du désir, Ángel prémédite un viol sur sa voisine Eva.
  • Eva, mannequin, est la petite amie de Diego Montes, un célèbre maître torero pour qui « cesser de tuer, c’est cesser de vivre ». Depuis qu’un terrible accident ne lui permet plus de pratiquer dans l’arène, Diego dirige l’école de tauromachie que fréquente Ángel.
  • María Cardenal, avocate psychopathe qui tue ses amants comme des taureaux et Julia, psychologue en prison emplie de compassion pour le pauvre jeune homme, entourent le commissaire pour résoudre l’enquête des quatre crimes dont s’accuse bientôt l’adorable Ángel.

Matador n’est pas le premier film de Pedro Almodóvar mais le cinquième. Rompant avec le ton de ses précédents films, les personnages hors norme et excessifs, sans qu’il s’agisse de marginaux, les dialogues hystérisants et le poids de la passion, de la mort et du drame révèlent l’aboutissement d’un univers cinématographique unique, latin et humaniste. Désormais, le cinéma espagnol d’aujourd’hui s’incarne dans le cinéaste Pedro Almodóvar.

Le film est une leçon de mise en scène qui ne cesse de mettre en abîme les drames humains et les grandes histoires d’amour et de sacrifice. Dans la première séquence du film, le cinéaste utilise un montage parallèle pour rapprocher « la petite mort » d’un torero déchu de l’assassinat artistique d’une femme possédée par l’art de la mise à mort du taureau. Les images enregistrées des chorégraphies tauromachiques de l’homme (qui évoquent le souvenir des somptueux plans d’arène de Parle avec elle) inspirent la soif de mise à mort de la femme qui va jouir... L’épingle à cheveux luxueuse et la jouissance post-mortem sont des détails scénaristiques étonnants. Ils renforcent le souci du détail d’un des réalisateurs-scénaristes vivants les plus originaux et les plus audacieux qui soient.

Le générique du film utilise avec humour une typographie de série B aux lettres rouges sang sur fond de musique d’effroi pour préparer le spectateur à tant de drames, d’amour, de cris et de morts. En écho à la scène d’ouverture, « ceux qui aiment la vie par-dessus tout » et veulent empêcher la fuite tragique des amants maudits sont filmés parallèlement à la dernière mise en scène orchestrée par le couple criminel. Les amants carnassiers habillés pour l’arène, enveloppés des sons du violon, sont couchés sur une peau de bête, entourés de calendriers tauromachiques et de roses rouges. Le spectateur, rendu muet par le souffle épique et la violence de la passion, hésite entre l’appréhension d’un rite "décalé" ou celle d’une mascarade humaine émouvante. Le décor, les armes choisies, les paroles prononcées (« Je t’ai cherché dans tous les hommes », « Quand je tuais un homme, je t’imitais », « Jusqu’alors, j’ai fait l’amour seul ! »...) évoquent à la fois l’outrance et la grandeur de toute mise en scène. Et comme pour ne jamais finir de mettre en scène, dans la scène qui suit, véritable petite résolution « morale » : Ángel sourit, comblé et amusé, entre une femme blessée et une femme conquise.

La mise en scène et le rythme subliment un scénario sur les pulsions et le hasard. La chaîne dramatique qui lie les personnages semble être une parabole artistique sur notre mortalité et nos plus forts instincts de vie : par exemple, l’idée géniale du scénario autour des champignons vénéneux et des cadavres découverts.

Cinéaste de l’amour au féminin, Pedro Almodóvar dessine dans Matador cinq figures de femmes : une femme charnelle et sanguinaire qui mourra dans les bras de l’homme qu’elle pourrait être, une mère religieuse capable de briser son propre fils, une femme généreuse et maternelle bienveillante, une jeune femme épanouie aux formes parfaites et une mère « du peuple » qui aime assez sa fille et la féminité pour être un modèle de force et d’assurance. Le petit Ángel est le héros en formation (et en jogging moulant) du film. Chaque contact avec ses femmes le construit peu à peu. Toutes parlent avec une diction frénétique particulière qui les fait chanter même lorsqu’elles injurient.

L’Espagne de Pedro Almodóvar se veut caricaturale et populaire. C’est un film imprégné de passion latine, de tauromachie, de matriarcat, de foi aliénée, de bon sens populaire et de sensualité provocante. Si la sexualité est associée à la mort ou à des souffrances agréables, c’est surtout l’utilisation drôle et géniale du jeune Banderas (dont la phonétique française devrait faire sourire le cinéaste !) et des gros plans suggestifs qui font tout l’art érotique de Pedro Almodóvar. En exergue : la scène de la douche sous le regard inquisiteur maternel (clin d’œil à Hitchcock ?) et la scène du commissariat où l’acteur se confie, yeux rougis, bouche entrouverte et humide... Les clichés d’enquête que lui soumet le commissaire montrent des corps d’homme nus et offerts qui s’inspirent des photos d’art gay contemporain très léché. Antonio Banderas est promu dans Matador au rang d’icône sexuelle transgenre.

Le scénario, les personnages et le montage font de Matador un film aussi excentrique et touchant que Femmes au bord de la crise de nerfs (1988), Attache-moi (1989), Talons aiguilles (1991), La Fleur de mon secret (1995), En chair et en os (1997), Tout sur ma mère (1999) et Parle avec elle (2002). Il y mêle déjà intimité et grandiloquence.

Seule réserve, la palette chromatique de Matador dominée par le blanc, le rouge et le noir, est beaucoup moins large que les somptueux décors cinématographiques à venir provenant de l’utilisation heureuse et sans limite de budgets beaucoup plus importants.

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