Accueil > Actualité ciné > Critique > Mauvaise graine mardi 10 mai 2016

Critique Mauvaise graine

Pas méchants, par Benoît Smith

Mauvaise graine

Non Essere Cattivo

réalisé par Claudio Caligari

Claudio Caligari (1948 - 2015) a commencé par réaliser des documentaires en 1976, puis s’est mis à la fiction en 1983 avec Amore Tossico, une chronique de la toxicomanie chez des jeunes d’Ostie et de Rome. Il n’a pu tourner ensuite qu’en 1998 – L’Odore della Notte – et en 2015 – Non Essere Cattivo (Mauvaise graine), dont il a à peine eu le temps de terminer le montage avant qu’une longue maladie ne l’emporte.

Attaché aux pas de Cesare et Vittorio, deux amis de longue date et de mauvais coups à Ostie dans les années 1990, Mauvaise graine ressemble à un retour a posteriori sur le terrain d’Amore Tossico, dans une approche plus intimiste, là où cet autre film visait la chronique de groupe d’inspiration néoréaliste. Moraliste, aussi ? Le titre original Non Essere Cattivo (« Ne sois pas méchant », inscription sur l’ours en peluche que Cesare offre à sa nièce) pourrait laisser présager une telle parabole, qu’on croit voir confirmée à partir du moment où les choix respectifs des deux amis (Vittorio tâche de se ranger, Cesare non) les éloignent l’un de l’autre – pas de trop loin, néanmoins. Mais Caligari préfère s’intéresser à ce lien, justement, à cette amitié chaleureuse, fragile et délétère à la fois, au bord de la rupture déchirante mais dont la persistance, en même temps, fait peser une menace – et cette ambiguïté suffit à éloigner le manichéisme craint. Le malaise est sensible assez tôt, dans la longue scène de bad trip nocturne qui agite Vittorio jusqu’au dégoût de lui-même (tandis que ceux autour de lui sont à la détente), dans l’ellipse qui suit et la scène d’après qui le retrouve de jour, soudain décidé à se ranger et défiant envers ses amis, comme touché par une conversion brutale et à vrai dire inquiétante.

Ne sois pas juge

Mauvaise graine ne tranche pas entre Cesare et Vittorio, et guère plus vivement entre le bien et le mal, l’ordre et le désordre. Ses personnages ne voient le choix qu’entre une vie de perdition parfois grisante et une vie honnête et sûre mais décidément coercitive ; et le film partage leurs peines d’un côté comme de l’autre de la barrière. À un moment, Vittorio, heureux d’avoir obtenu un travail sur un chantier, est ramené par sa compagne à leur dure réalité économique. Le montage raccorde cut cette scène avec l’instant ultérieur où, sur le chantier, le même homme brise un lavabo d’un coup de marteau, laissant alors éclater la frustration du désir de liberté, réprimé par la norme sociale qu’il a embrassée de son plein gré. C’est que Caligari tient à rester proche de ses personnages, de leur désir comme de leurs dérives ; il partage leurs jeux et illusions de grands gamins idiots, parfois jusqu’à la nausée (le bad trip), filme leurs lieux de vie comme un habitat déjà familier au regard, suit en gros plan leurs mains pelotant les fesses de filles peu farouches. On pourrait trouver là une forme de complaisance pas très regardante envers les excès des personnages. Ce serait pourtant omettre l’évidence que le cinéaste ne ferme jamais les yeux sur le prix de cette licence, et que dans sa démarche il est aussi permis d’y voir un sincère manque d’envie de se faire juge, une manière de faire accepter comme nôtre cette soif de vie, si égarée soit-elle.

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