Accueil > Actualité ciné > Critique > Meurtre mystérieux à Manhattan dimanche 13 janvier 2008

Critique Meurtre mystérieux à Manhattan

Assurance sur le rire, par Fabien Reyre

Meurtre mystérieux à Manhattan

Manhattan Murder Mystery

réalisé par Woody Allen

« I happen to like New York », dit la chanson de Cole Porter pendant que la caméra survole les gratte-ciels éclairés de Manhattan avant de s’attarder sur le Madison Square Garden, où se dispute un match de hockey sur glace auquel assistent Larry et Carol Lipton (Woody Allen et Diane Keaton). Couple bourgeois de l’Upper West Side, Larry et Carol naviguent de dîners entre amis dans des restos chics en sorties culturelles à l’opéra ou au théâtre, avant de rejoindre leur appartement cossu dans lequel, visiblement, ils s’ennuient. Une rencontre inattendue avec leurs voisins, un vieux couple sans histoire, va quelque peu changer la donne. La voisine meurt subitement d’un arrêt cardiaque mais de fil en aiguille, Carol va enquêter sur cet étrange décès et entraîner avec elle, et bien malgré lui, son trouillard de mari.

Quand Woody Allen décide de tourner Meurtre mystérieux à Manhattan en 1993, il est empêtré dans des déboires judiciaires et médiatiques avec son ex-femme, Mia Farrow, avec laquelle il a tourné leur dernier film commun, Maris et Femmes, un an plus tôt. Le rôle de Carol Lipton lui était en réalité destiné mais suite à leur rupture amoureuse et artistique, le cinéaste décide de faire appel à une vieille amie, ex-muse et ex-compagne : Diane Keaton. Le choix n’est pas innocent : la trame policière du film devait initialement faire partie de la toile de fond de Annie Hall (1977), premier véritable triomphe de Woody Allen et accessoirement, le film qui fit de Diane Keaton une star. Les retrouvailles tant attendues (et jamais renouvelées depuis) font des étincelles : l’on devine que la présence de Keaton fait un bien fou à Allen, et ce n’est pas le spectateur qui va s’en plaindre, tant la complicité du duo transparaît à l’écran.

Impossible de ne pas imaginer que le couple présenté à l’écran est celui formé dans Annie Hall, plus de quinze ans plus tard. Les intellos bohèmes sont devenus des bourgeois bien installés dans leurs habitudes, et si Larry s’en accommode fort bien, Carol aspire à s’en échapper : entre son projet d’ouvrir un restaurant français et son flirt chaste mais rondement mené avec son vieil ami Ted (Alan Alda, impeccable), elle cherche visiblement un second souffle que l’enquête autour de la mort de sa voisine va lui apporter sur un plateau. « J’ai comme un vertige de liberté. Je n’ai jamais rien fait d’aussi fou », déclare-t-elle à Ted qui s’empresse de lui répondre : « Oui, c’est fou, mais bientôt nous n’aurons plus l’âge des folies. » Si Woody Allen s’est défendu, dans ses entretiens avec Stig Björkman, d’avoir tourné autre chose qu’un pur divertissement, à l’opposé d’autres films noirs plus denses comme Crimes et Délits, le film démontre le contraire de bout en bout. Aux moments de comédie pure (les scènes de l’ascenseur et de la conversation téléphonique trafiquée valent à elles seules le détour) se succèdent de très beaux dialogues sur la peur de vieillir, la nostalgie du passé et l’usure du temps sur le corps, le couple et les sentiments. Il y a alors, dans cette formidable partie de Cluedo géante, un désir de quête qui transcende celle de la vérité : l’envie de retrouver du sens, de mettre la confiance de l’autre à l’épreuve, de fabriquer une crise de toutes pièces, puisque celle-ci ne vient pas. Le flirt grandissant entre Carol et Ted mais également, entre Larry et Marcia (improbable romancière incarnée en femme fatale par Anjelica Huston) ne se révèle-t-il pas dans le feu de l’action ? Faux film noir, Meurtre mystérieux à Manhattan est un vrai film romantique.

Pas seulement, bien sûr : avec Woody, rien n’est jamais très simple et les degrés de lecture sont multiples. Si le réalisateur revendique le contenu divertissant de son film, on peut légitimement en déduire que le divertissement est avant tout destiné à l’auteur lui-même. L’hommage aux films noirs est partout : dans l’intrigue, mais aussi à l’image. On passe avec aise du Manhattan de Woody Allen (le Metropolitan Opera, le restaurant Elaine’s, les rues de l’Upper West Side) à celui des polars : les ponts, les quartiers en friche, les entrepôts, et même un cinéma désaffecté... Mais l’hommage va plus loin. Assurance sur la mort de Billy Wilder (que Woody Allen a un jour qualifié de « plus grand film de tous les temps ») est cité et littéralement montré au détour d’une scène, et le final grandiose de La Dame de Shanghai d’Orson Welles est, dans la même scène, montré et pastiché. Pendant que le film est projeté sur un écran de cinéma, Woody Allen nous le montre à l’envers, vu de derrière l’écran, là-même où se joue la résolution pathétique de son enquête, sous la forme d’un remake vieillissant de la scène des miroirs du film de Welles. « C’est tout ce que je peux faire », semble nous dire le cinéaste dans ce clin d’œil plein d’humilité et d’auto-dérision. Prêtant à ses personnages le rôle de scénaristes d’une intrigue policière grotesque plus grande que la vie, allant même jusqu’à les faire endosser des habits de metteurs en scène pour démasquer une complice, Woody oublie ses soucis en signant une déclaration d’amour – une de plus – à New York, à Diane Keaton, au cinéma. On ne s’en lasse pas.

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