Accueil > Actualité ciné > Critique > Million Dollar Baby mercredi 23 mars 2005

Critique Million Dollar Baby

Vivre à bout de poings, par Claudine Le Pallec Marand

Million Dollar Baby

réalisé par Clint Eastwood

Après Mystic River, film noir magistral et dérangeant, Clint Eastwood poursuit son travail sur les genres de prédilection du cinéma américain et s’attaque au monde de la boxe. Il fait la démonstration fracassante du coût et de l’endurance nécessaire pour « des rêves que nous sommes seuls à entrevoir ».

Maggie Fitzgerald, serveuse solitaire et désargentée, est parvenue à s’extraire de la misère morale et de la rancœur sourde et intolérante de sa famille. Elle rêve depuis toujours de devenir boxeuse. À 32 ans, elle convainc le manager Frankie Dunn de l’entraîner. Il n’est pas sûr que Frankie soit l’homme qui l’amène au combat final mais il lui enseigne ce qui lui semble le plus important : « ne jamais cesser de se protéger ».

Clint Eastwood, acteur et réalisateur sous contrat depuis plus de trente ans avec la Warner (qui a co-financé le film), continue de réaliser des films de genre qui font la gloire des Studios d’Hollywood. Il se confronte avec une allégeance fascinante aux scènes obligées du film de boxe que sont l’entraînement nocturne et acharné du champion en devenir, les K.O. enchaînés des combats de secondes zones (montés en fondus enchaînés), l’engouement croissant de la foule (avec des panoramiques sur les spectateurs de plus en plus nombreux) et enfin le combat final pour lequel le temps se dilate tandis que les souffrances physiques s’accentuent. Il joue dans le film le rôle d’un manager isolé, sorte de Cassandre de la profession, qui défend l’intégrité physique de ses boxeurs.

Du scénario ascensionnel classique à la scène finale, il privilégie les contrastes tranchés de l’éclairage artificiel – type film noir – qui fait disparaître les personnages dans les ténèbres du plan. Les profils de visages puis les corps tout entiers de Clint Eastwood et de Morgan Freeman sont sans cesse découpés grâce à la complète obscurité des scènes nocturnes dans la salle d’entraînement. L’un après l’autre, Frankie Dunn et Eddie Scrap surgissent du noir pour rejoindre la lumière où Maggie ne cesse de frapper. Leurs visages s’éclairent devant la reconnaissance de son talent tandis que la noirceur de la salle de gymnastique n’a pas de prise sur Maggie.

En choisissant un décor vétuste et décrépi pour illustrer une immense salle de sport désertée, loin de l’âge d’or des boxeurs d’après-guerre du mythique Raging Bull, Clint Eastwood prépare la mort des héros et la mort du genre. Il semble suivre le conseil d’Eddie Scrap, figure morale et presque fantomatique du film, qui enseigne aux boxeurs de « gratter le vernis » des gloires et des mythes de la boxe. Eddie Scrap, qui deviendra l’adjudant du destin de Frankie et Maggie, est le repère narratif et la voix off du conte éthique qui se joue à l’écran. Il en est la conscience.

La nostalgie cinématographique de Clint Eastwood ne l’empêche pas de refuser de se limiter aux contrastes classiques du noir et du blanc, du bien et du mal, du sale et du beau, de la joie et de la souffrance. Travaillant au dépoussiérage du genre, il apporte à l’aspect monolithique du personnage de Morgan Freeman, une légère touche d’humour en formant avec lui un vieux couple.

Les scènes de combat sont brutalement éclairées sous les projecteurs des combats publics. La tension du corps musclé et la mâchoire masculine prononcée d’Hilary Swank soulignent, de manière naturaliste, l’effort nécessaire et la crudité de la douleur physique (voir le moment du rafistolage du cartilage nasal). Clint Eastwood a recours aux traditionnels bruits d’impact de post-synchronisation mais il se refuse à filmer au ralenti la chute de l’héroïne et conserve une mise en scène sobre.

Maggie doit attaquer « le cul et les nichons » de ses adversaires tandis que Danger, le maigrichon de la salle de gymnastique, continue de cogner dans le vide. Monsieur Scrap est un homme à tout faire, borgne, et Frankie un manager près de mourir. Comment Clint Eastwood a-t-il pu en faire les héros d’un film de boxe ? Mystic River offre le miroir pessimiste et amoral de la loi du plus fort. Million Dollar Baby revient sur le rêve américain d’ascension sociale et de gloire pour célébrer ceux qui s’y confrontent loyalement. Les films d’Hollywood oublient trop souvent de révéler le prix à payer du rêve qu’ils vendent. La gloire tardive de Maggie, qui a mis son endurance au service d’un rêve qu’elle est seule à voir, naît des ruines du rêve brisé d’Eddie Scrap et de la culpabilité de Frankie Dunn. L’argent des combats est peu présent dans le film car Million Dollar Baby lui préfère les valeurs de l’abnégation individuelle et de l’individualisme salutaire.

Million Dollar Baby est un film d’amour platonique. Amour du Genre. Amour de l’Amérique qui pousse le réalisateur à nommer son héroïne avec un clin d’œil au plus célèbre président américain de l’histoire contemporaine. Amour des racines gaéliques des White Anglo-Saxon Protestant (WASP). Amour qui rassemble Maggie et Frankie Dunn préférant la solitude et le sacrifice plutôt que la médiocrité et l’échec. Amour qui empêche Frankie Dunn de se résoudre à accepter les souffrances de Maggie, devenue martyr médical, livrée à la cupidité d’une famille abêtie, sans idéal et sans affection.

Clint Eastwood renoue ainsi avec l’idéal héroïque du cinéma classique, qu’il purge de la dévotion religieuse aveugle et de l’omniprésence symbolique. Il nous dépeint des figures morales conscientes du prix à payer pour atteindre le rêve de leur vie, quitte à traverser la solitude et la mort. Il refuse de célébrer la déchéance psychique et physique qui nourrit notre fascination pour le mal et le médiocre.

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