Accueil > Actualité ciné > Critique > Mistress America mardi 5 janvier 2016

Critique Mistress America

Séance de rattrapage, par Damien Bonelli

Mistress America

réalisé par Noah Baumbach

Distribué dans la foulée d’un While We’re Young à l’opportunisme à peine déguisé, ce nouveau Noah Baumbach invitait à la plus grande circonspection. Il retient pourtant de Frances Ha, son titre le plus convaincant jusqu’à présent, l’allant et la fraîcheur cruellement absents de son prédécesseur. Cette évidence est moins à porter au crédit d’une inspiration retrouvée que d’une continuité rompue par la chronologie des sorties : tourné début 2013, avant While We’re Young, Mistress America a été monté ultérieurement. Il s’agit bien là cependant du second volet d’un diptyque portant plus que jamais l’empreinte de Greta Gerwig, coauteur d’un scénario conçu comme une partition sur mesure pour ses considérables talents d’actrice. S’il n’a pas renoncé à courir après l’air du temps (une bande originale au chic très eighties en témoigne aujourd’hui), Baumbach réussit en revanche, et par anticipation donc, un film ayant le mérite de réfréner sa propension naturelle à la misanthropie.

Famille recomposée

Tracy (attachante Lola Kirke, dans un rôle calqué sur celui qu’elle interprète dans la série Mozart in the Jungle) étudie à Barnard, prestigieuse université où elle peine à se faire des amis, à plus forte raison dans une ville, New York, connue pour son souverain mépris des provinciaux. Sur la suggestion de sa mère, qui s’apprête à se remarier, elle entre en contact avec sa future demi-sœur, Brooke (Greta Gerwig), citadine superlative, aussi égocentrique qu’hyperactive, mais dont l’énergie et la créativité contagieuses se consument en pure perte à 30 ans passés. Sa dernière lubie en date ? Ouvrir un restaurant conceptuel avec le concours d’investisseurs dont l’un finira par retirer ses billes du projet. En dépit des déconvenues successives, cette effervescence de city girl ne parvient pas à se dissoudre dans le bain à remous des idées sans lendemain. C’est que la vanité se double ici d’une épaisseur romanesque insoupçonnée. Une fois encore remarquable, Gerwig excelle à humaniser un character incapable de la moindre introspection, à en craqueler le vernis mondain pour laisser affleurer sa vulnérabilité. Lorsque Brooke, orpheline de mère, expose sa volonté de créer un lieu à l’enseigne de Mom’s, sorte de foyer de substitution pour une clientèle de hipsters égarés, le symbolisme pèse des tonnes. Mais le jeu ébouriffant de Gerwig, à la fois ultra-stylisé et délicatement improvisé, confère une touchante naïveté à cette déclaration d’intention, et la fait passer comme une lettre à la poste.

Pour cette jeune femme – qui n’en est plus tout à fait une –, le roman familial se conjugue donc à la première personne du singulier, jusqu’à l’arrivée de sa « baby sister » Tracy, qu’elle inclut sans hésitation dans sa vie pourtant bien remplie. Mais celle-ci, qui aspire à être publiée, se projette dans la fiction, là où Brooke échoue à s’en détacher. En mal de sujet, l’écrivaine en herbe s’approprie donc ce matériau biographique inespéré pour les besoins d’une nouvelle censée lui ouvrir les pages d’une très exigeante revue littéraire. Elle a beau le parer de vertus artistiques, son geste atteste d’un désir d’ascension sociale n’ayant rien à envier à celui de sa demi-sœur. Déjà à l’œuvre dans While We’re Young, les motifs de l’exploitation et de la trahison (sur fond de rivalité générationnelle) sont ici traités avec moins de didactisme et davantage d’humour. En la soumettant à de strictes considérations de langue, de rythme et de répartie, Baumbach affranchit son écriture des carcans sociologiques qui condamnaient ses personnages à n’exister qu’à l’état de caricatures. Assumé d’emblée, le choix délibéré de la comédie porte tous ses fruits dans la seconde moitié du film, quand Brooke, à la tête d’une improbable bande de jeunes gens, débarque sans prévenir chez sa mortelle frenemy, Mamie-Claire, qui lui a ravi son ex-fiancé et tiré profit d’une de ses idées. Mistress America bascule alors dans un vaudeville, en faisant d’une vaste demeure mid-century du Connecticut le théâtre d’un chassé-croisé farfelu entre le mari (Michael Chernus), la femme (Heather Lind) et l’« amante » (Greta Gerwig).

Nouveau départ

Baumbach confirme à cette occasion un singulier talent pour brosser, en quelques traits à peine, des personnages secondaires plus vrais que nature – un voisin envahissant, une girlfriend possessive et une avocate enceinte qui désespère que son mari vienne la chercher – et pour jongler avec des registres a priori contradictoires. Répondant à un appel de son père, porteur d’une nouvelle décevante, Brooke est gagnée par une sincère émotion que n’altère en rien le comique boulevardier se déroulant en contrechamp. En maintenant jusqu’au bout cet équilibre délicat entre spontanéité grisante et mélancolie diffuse, le film s’autorise une réelle liberté de ton, certes modeste, mais suffisamment rare pour être saluée à l’heure du formatage scénaristique auquel Baumbach s’est volontiers plié par le passé. L’épilogue est à cet égard exemplaire : les retrouvailles de Tracy et Brooke, momentanément brouillées, seront célébrées sous le double signe de la réconciliation et de la séparation. À l’une et l’autre, une seconde chance est offerte, celle de se réinventer en toute indépendance. La première en se créant une communauté à son image ; la seconde en délaissant sa zone de confort et ses artifices d’héroïne de fiction. Un nouveau départ qui se fera au prix d’une nécessaire réécriture, dont nous ne dévoilerons rien, mais qui devrait lui permettre, enfin, de tourner la page.

Annonces