Accueil > Actualité ciné > Critique > Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère... mardi 23 octobre 2007

Critique Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...

Le Chemin de la vérité, par Clément Graminiès

Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...

réalisé par René Allio

En adaptant pour le cinéma le célèbre cas de parricide commis par Pierre Rivière, René Allio risquait gros : un fais divers sanglant, un écrit signé du meurtrier particulièrement dense et complexe à adapter, des moyens financiers limités, des acteurs non-professionnels. Mais quelque part entre la chronique rurale, la reconstitution historique et l’approche psychiatrique, Moi, Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère... est une éclatante réussite, preuve d’un savoir-faire, mêlant précision du cadre et de la direction d’acteurs, qui n’est pas sans rappeler les plus grands chefs d’œuvre de Robert Bresson.

Le 5 juin 1835, au fin fond de la Normandie, Pierre Rivière, 20 ans, tue sa mère, sa sœur et son frère à coups de serpe. Après une cavale de plusieurs semaines, le jeune homme, décrit comme simple d’esprit par les habitants de son village, est arrêté. Au cours de son incarcération, il tente d’expliquer son acte au travers d’un récit stupéfiant de beauté où il décrit le mariage tumultueux de ses parents et son irrépressible besoin de venger son père d’une femme manipulatrice. Oublié pendant près de 140 ans, le fait divers est redécouvert par Michel Foucault qui en fait un cas d’étude psychiatrique et publie un ouvrage passionnant (intégrant les rapports légistes et le récit original de Pierre Rivière) au tout début des années 1970. Quelques années plus tard, le cinéaste René Allio s’entoure de Pascal Bonitzer, Jean Jourdheuil et Serge Toubiana pour en écrire un scénario fidèle aux écrits rapportés par Foucault, et part en Normandie pour tourner son film avec des acteurs non-professionnels. La réalisation de ce projet ambitieux a d’ailleurs fait l’objet d’un documentaire réalisé par Nicolas Philibert, alors premier assistant réalisateur de René Allio, Retour en Normandie, qui montre en quoi les interprètes du film, tous issus de la campagne normande, se sont appropriés ce film et, notamment, l’histoire tragique de Pierre Rivière et de sa famille.

Au-delà du fait divers monstrueux auquel on tente de donner une résonance plus humaine, Moi, Pierre Rivière... est avant tout marqué par sa localisation géographique et son identité régionale. A l’instar de la plupart des campagnes françaises de l’époque, le village dans lequel vit la famille Rivière est profondément marqué par son appartenance à une terre. L’absence totale de mobilité des habitants de l’époque qui, tout au plus, partaient vivre dans le village voisin, faisait de ces lieux un terreau presque idéal à toute sorte de névroses familiales. Il est par exemple intéressant de noter que, selon l’enquête réalisée par Michel Foucault, de tels parricides n’étaient pas si rares à l’époque puisqu’on pouvait en compter près d’une quinzaine par an dans la région. Les Rivière sont donc une parfaite représentation de cette circulation en vase clos où la famille peut vite devenir cette prison étouffante, où l’absence totale d’intimité ravive les antagonismes entre piété et pensée de l’inceste (selon les dires de Pierre Rivière). Surexposé à l’humiliation dont son père est l’objet, le jeune homme va donc nourrir une haine grandissante pour sa mère et sa sœur, persuadé du véritable pouvoir de nuisance que représenteraient plus généralement les femmes.

Particulièrement fidèle au travail de Michel Foucault, René Allio ouvre son film sur les rapports légistes qui font état de la terrible violence des coups reçus par la mère, la sœur et le frère de Pierre Rivière. Entremêlant témoignages de villageois et premières dépositions du meurtrier, le film ne pose dans un premier temps que le cadre du drame (régional et social), ne donnant finalement que peu d’éléments sur la véritable nature des liens existant entre l’intéressé, ses victimes et les raisons de son acte. Mais Pierre Rivière s’empare d’un papier et d’un crayon pour raconter l’histoire de sa famille et tenter d’expliquer les circonstances d’un meurtre qu’il assume pleinement. Impassible, déterminé, d’une intelligence difficile à évaluer tant la banalité de sa condition tranche avec cette conviction d’avoir une destinée exceptionnelle, Pierre Rivière rappelle les héros de Bernanos (Mouchette dans L’Histoire de Mouchette, Donissan dans Sous le soleil de Satan) où l’âme humaine semblait soudainement y dévoiler à la fois son évidence et sa noirceur la plus insoutenable. Le parti-pris de René Allio d’user du jeu blanc pour Claude Hébert (qui prête ici ses traits à Pierre Rivière et que l’on reverra quelques années plus tard dans La Drôlesse de Jacques Doillon) renforce cette comparaison tant la quête presque mystique du jeune meurtrier rappelle l’univers de Bresson (et notamment du Procès de Jeanne d’Arc), l’un de ceux qui adapta avec le plus de brio les romans de Bernanos (Journal d’un curé de campagne, Mouchette).

Si ce fait divers marque l’opportunité de donner un coup de projecteur sur la pratique de la psychiatrie en 1835 alors que la démarche de Pierre Rivière se rapproche bien plus de la psychanalyse telle que Freud la mettra en place quelques décennies plus tard, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère..., derrière son titre effrayant, est avant tout le portrait bouleversant d’un jeune homme qui s’est délibérément sacrifié par amour pour son père, lucide sur l’horreur de son acte mais jamais en quête de repentir. Construit sur une double temporalité du récit (d’un côté, tout ce qui a précédé le meurtre, de l’autre, le regard que l’on pose a posteriori), le film laisse se déployer une mélancolie vertigineuse. À défaut d’avoir connu le beau, Pierre Rivière s’est désormais privé d’un espoir de beauté, seul tenu par l’absolu de son acte et la pureté totale de ses intentions, même meurtrières. Loin de la crasse et de la bêtise humaine qui constituaient le quotidien du jeune garçon, son crime reste sa seule création, telle une œuvre d’art accomplie sur plusieurs années (la découverte du crime fait d’ailleurs penser à certains tableaux de Rembrandt ou de Millet). Paradoxalement, l’inhumanité de son geste et la froideur avec laquelle il évoque les raisons qui l’ont poussé à tuer son jeune frère, tranchent avec cette clairvoyance soudaine qui lui fait soudainement ouvrir les yeux sur le désespoir de sa condition humaine.

À l’époque, ce film pas tout à fait facile d’accès n’avait pas déplacé les foules et le talent du réalisateur René Allio nécessiterait aujourd’hui encore d’être réévalué. Rarement diffusé sur nos écrans et jamais repris jusqu’à ce jour, Moi, Pierre Rivière... fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle sortie qu’il ne faut rater sous aucun prétexte. Suivra dans quelques jours un DVD truffé de compléments. Espérons que ce nouvel éclairage profitera à la carrière de ce film injustement oublié et qui reste l’un des plus beaux films français réalisés ces trente dernières années.

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