Accueil > Actualité ciné > Critique > Mon bel oranger mardi 20 août 2013

Critique Mon bel oranger

Le garçon qui avait le mauvais œil, par Benoît Smith

Mon bel oranger

Meu Pé de Laranja Lima

réalisé par Marcos Bernstein

C’est un poids lourd parmi les best-sellers de la littérature à enseigner aux enfants (nos écoles primaires s’en chargent) qui subit ici les affres de l’adaptation au cinéma, par le scénariste Marcos Bernstein (à qui on doit, en tant que réalisateur, l’habile L’Autre Côté de la rue). Ce roman, on aurait préféré ne devoir que le lire.

Au moins Bernstein est-il un bon lecteur, au point de déceler dans l’apparente limpidité de la chronique enfantine quelques aspérités, quelque sous-texte où rapport familial et rapport social se confondent sournoisement. Son héros Zézé a sept ans et, dit-on, « le diable en lui ». Enchaîné à la pauvreté de sa famille, il passe sa frustration dans des tours pendables et des initiatives pour s’envoler de ses propres ailes. De sa propre famille, et notamment de son père qui ne comprend que trop bien la déception qu’il inspire à son fils, le garçon récolte en retour défiance voire violente hostilité. De ce quotidien pas très rose, il ne trouve de réel réconfort que dans deux relations privilégiées : l’une avec son petit oranger au fond du jardin, à qui il raconte sa vie et ses histoires à voix haute ; et l’autre avec Portuga, ce vieux monsieur qui a une voiture et qui intrigue tout le monde au village. Si la lecture du livre par les scénaristes n’est pas idiote ni dénuée d’intérêt, il est dommage que le regard de l’enfant, et la promesse d’un refuge pour lui face à la dureté du monde, servent aussi au réalisateur d’échappatoire pour laisser s’exprimer une certaine complaisance propre à soulager de la dureté de ses constats.

Le regard pollué

Car le film adopte le point de vue du garçon, affecte d’épouser ses émotions et son imagination, et cela revient pour lui à se livrer à une distribution forcenée d’effets visuels dont il se passe très bien, par ailleurs, pour filmer le monde des adultes sous un angle plus neutre. Zézé joue-t-il au dada sur une branche de son oranger ? Aussitôt un cheval blanc apparaît, sur lequel il peut galoper au ralenti, et la monture de disparaître dès que son cavalier descend de la branche. Un adulte s’approche-t-il de manière menaçante ? Il se voit filmé en contre-plongée et de travers, ou le visage outré en courte focale. Une scène de violence paternelle donne le prétexte à un montage haché et un cadrage tremblotant. Etc.

Bernstein a de toute évidence bien défini la charte graphique de son film pour que la caméra soit le vecteur de ce qui agite Zézé. Mais à force de s’y tenir avec un formalisme aussi machinal, il fait du regard même de l’enfant une sorte de foire visuelle morbide et pénible (car percluse de ces symptômes que sont ces effets), où celui qui est censé regarder s’apparente moins à un enfant – ou à un observateur humain – qu’à une créature jouet de la compétence technique de ceux qui filment. La mise en scène de Bernstein, au bout du compte, évoque dans ses pires moments un parent pauvre des tours de forain de Terry Gilliam (le malaise n’est pas loin de celui laissé par Tideland, dont le héros était une fillette), moins assumé que son modèle car toujours sagement arrimé aux devoirs qu’il s’est donnés : celui d’adapter un best-seller, celui de dépeindre la misère d’un village brésilien, et celui de laisser un espoir au bout du tunnel avec le personnage de Portuga. Oscillant entre académisme peu offensif et choix esthétiques atterrants, hésitant entre fidélité au réalisme et complaisance dans le fantasme, le mélodrame tiré ici de Mon bel oranger dessèche l’humanité dont il prétend offrir le portrait.

Annonces