Accueil > Actualité ciné > Critique > Mr Wolff mardi 1er novembre 2016

Critique Mr Wolff

© 2016 Warner Bros. Entertainment Inc., Ratpac-Dune Entertainment LLC

Un justicier dans l’asile , par Adrien Dénouette

Mr Wolff

The Accountant

réalisé par Gavin O’Connor

Les mauvaises langues diront qu’à la différence de Matt Damon, Ben Affleck dans un film d’action, c’est toujours la même histoire navrante. Celle d’un échec éternel et un peu gênant, tant pour l’industrie que pour le spectateur, tous deux périodiquement sommés, de part et d’autre de ses caprices de star, d’accorder sa dernière chance à un acteur destiné à toutes les gâcher. Les mêmes mauvaises langues diront qu’en dépit d’une interprétation soignée, tenue par Gavin O’Connor d’une main d’honnête artisan, ce n’est pas cette histoire de justicier-comptable-autiste qui lui permettra de rejoindre l’ami Damon dans le cercle fermé de l’actioner visionnaire. Et il faut bien dire qu’au vu de ce Mr Wolff, les mauvaises langues n’auront pas tort sur deux points cruciaux. Le premier, c’est que le film n’est effectivement pas très bon, avec son improbable complot d’État mixant grossièrement les clichés de la fiction parano comme on cuisinerait un gratin de restes ; le second, c’est qu’avec ce personnage friand d’optimisation fiscale et de vengeance option beat’em all (Ben Affleck y joue un agoraphobe secrètement rompu au « Pantjak Silat », un art martial indonésien, et aux armes lourdes), Mr Wolff ne vise pas du tout le même propos anti-sécuritaire que la trilogie Jason Bourne. Par sa brutalité sèche, la limpidité d’une mise en scène plus classique que celle, fébrile et estampillée « modernité », de Paul Greengrass, mais surtout par l’hommage appuyé au vigilante movie, au fond, et contrairement à Jason Bourne, Mr Wolff ne fait bien que regarder vers le passé.

Antimoderne

Or l’erreur à ne pas commettre serait précisément de ne juger le film qu’à l’aune de la trajectoire sans intérêt de son acteur, et de négliger celle, modeste mais finalement moins insipide, de son réalisateur. Car Gavin O’Connor est en outre l’auteur du très sous-estimé Warrior (2011), film de boxe fratricide d’une simplicité biblique, dont l’univers, tout de muscles et de nerfs, se résumait entièrement aux lois mécaniques du corps à corps. Le film ne se contentait pas de moderniser Rocky, héritage évident du genre, il en était le prolongement mélancolique : une Amérique de frères blessés, de rêves brisés et de promesses gâchées dont le visage de Nick Nolte imprimait, en père soûlard rejeté par ses deux fils (Tom Hardy et Joel Edgerton, parfaits), toute l’impuissance et la culpabilité. Et après un crochet assez inexplicable par le western féministe (Jane Got a Gun), c’est peu dire qu’avec cette nouvelle histoire de frères élevés à la dure par un pater en treillis, Gavin O’Connor semblait bien décidé à retisser le même fil nostalgique.

Tradition perdue

Mais là où Warrior exfoliait sa trame de toute fioriture, Mr Wolff la complique de tiroirs inutiles, brouillant la ligne claire d’une intrigue initiale qui aurait pu, elle aussi, flirter avec le mythe. C’est d’autant plus regrettable qu’au fond, les deux films d’O’Connor partagent le même programme : celui de chérir en secret, en leur offrant une authentique progéniture, les héros déchus d’une tradition perdue pour toujours. D’un côté, Rocky, de l’autre, le Charles Bronson d’Un justicier dans la ville. Mais si, dans Warrior, le contemporain du tournoi de MMA n’était qu’un habillage renfermant le plus cristallin des films de boxe, ici, le poids des concessions (industrielles, scénaristiques, psychologiques) pèse trop lourd pour hisser le récit à un tel niveau d’épure. Il faudrait dégraisser l’intrigue jusqu’à l’os, en faire l’histoire d’un justicier si solitaire, si maniaque et si violent, qu’il serait comme la version malade, robotique, donc parfaitement désincarnée, des vigilantes dont il est l’héritier. Mais il n’en resterait qu’un film rêvé, le fantasme d’un exploit de puriste éclairé qu’O’Connor n’a pas su réitérer. En revanche, l’idée qu’il faut impérativement saluer, c’est celle d’avoir tiré parti du charisme d’huître de Ben Affleck pour en faire un autiste crédible – sur le papier, c’était plutôt risqué, mais de fait, et en repensant à sa prestation parfaite de crétin hébété dans Gone Girl, il gagnerait presque à faire du handicap mental son registre de confort. Bref, toujours pas de quoi faire de l’ombre à l’amazing Matt Damon, mais à la case « action movie » de son CV d’acteur normal, Ben Affleck pourra enfin inscrire un film en lettres capitales.

Annonces