Accueil > Actualité ciné > Critique > Mud – Sur les rives du Mississippi mardi 30 avril 2013

Critique Mud – Sur les rives du Mississippi

L’amour, pour y voir clair dans la boue, par Matthieu Amat

Mud – Sur les rives du Mississippi

Mud

réalisé par Jeff Nichols

On parlerait difficilement, à propos de Jeff Nichols, de « jeune cinéaste ». Il n’a que trente-quatre ans, mais après Shotgun Stories et Take Shelter il n’est plus de ceux dont on attend qu’ils fassent leurs preuves, mais dont on s’inquiète qu’ils nous déçoivent. On pourra trouver, à le comparer aux deux précédents, que Mud manque un peu d’ambiguïté. Ce serait prendre pour une facilité, ou une niaiserie, la transparence d’une évidence morale.

Tôt le matin un enfant quitte en douce la maison où ses parents se disputent. Il a rendez-vous avec son ami pour descendre un bras du Mississippi. Le but est une petite île sauvage, et prendre possession d’un étrange lieu : un bateau échoué dans les branches d’un arbre. Mais l’île et le bateau sont déjà occupés par Mud, un type mystérieux, moitié sauvage, qui va demander leur aide aux enfants. Un triste foyer familial, un désir d’aventure, le fleuve et ses tourbillons, l’île, la rencontre. Les éléments du récit et la symbolique du genre sont posés : ce sera un film initiatique, l’histoire d’une formation, avec ses étapes, ses épreuves et ses crises.

Ces premières minutes sont redoutablement efficaces mais laissent un peu songeur. Le découpage ne serait-il pas trop limpide ? La musique un peu trop présente ? Les affects des enfants un peu trop soulignés ? Mud un homme des bois un peu trop séduisant ? Shotgun Stories et Take Shelter n’étaient certes pas de ces films que l’on dit « difficiles » ; mais peut-être étaient-ils plus secrets et ne se livraient-ils pas aussi rapidement. Ils se caractérisaient aussi par une relative pauvreté en situations et en personnages, quand le scénario de Mud se fait plus ample et se plaît aux ramifications. Mais la crainte de se trouver devant un cinéma de très belle facture mais un peu conventionnel se dissipe rapidement.

Avec Mud, Jeff Nichols se donne les moyens de parler à un plus large public, sans nivellement, sans en rabattre sur ses exigences. Il avait besoin pour cela d’un certain « idéal-type » de l’être humain : l’enfant en formation, non encore compromis, figure peu déterminée donc potentiellement universelle. Et c’est l’évidence que l’amour est la plus haute valeur, que l’intransigeance morale et la simplicité sentimentale de l’enfant permettent de rendre sensible. Cette évidence, qui est aussi une exigence, est le cœur simple de Mud, assumé sans la moindre ironie ou second degré, avec une fraîcheur et une simplicité dont le cinéma états-unien est sans doute plus capable que le nôtre. En la vieille Europe, il y a trop d’histoire, trop de texte, trop de « seconde nature » – peu de naïveté. Pour atteindre à cette hauteur morale sans risquer la niaiserie, il faut souvent procéder indirectement, par purification : voir, par exemple, Bresson ou Dumont.

Éternelle jeunesse américaine ? C’est un peu mythologique. Mais justement, c’est une affaire de croyance. Jeff Nichols montre une fois de plus les ressources et l’intensité de l’imaginaire états-unien : la force de l’idée de nouveau monde, l’aura du Mississippi, l’âpreté et l’indépendance farouche des hommes – avec, au cinéma, toutes les gueules qui vont avec. Les problèmes qui l’intéressent, le monde en lequel il veut les développer, Nichols les trouve légués par une tradition. Mais il ne se contente pas de jouer avec elle, comme avec un réservoir de clins d’œil – ce qu’il fait au reste très bien – il s’y rapporte comme à une source vive, et lui donne un nouveau corps. Car Mud n’a rien d’abstrait. Le fleuve impose son rythme – jusque dans les mouvements de la steady cam – et sa matière : scintillements de la lumière, reflet des arbres, variation des couleurs, vase, coquillages, ondulation des serpents. L’interprétation est sans fausse note, malgré le nombre important de personnages. Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Jacob Lofland, Reese Witherspoon, Sam Shepard, Michael Shannon, Ray McKinnon ; chacun campe un personnage dense et crédible. Loin de ce monde, la « ville » (jamais désignée autrement que par ce terme générique) est une entité désincarnée et abstraite, objet de fantasmes néanmoins, car c’est là que se trouvent les femmes. Et si Ellis n’aime pas la ville, il devra tout de même y vivre au terme de son apprentissage.

L’aspiration intransigeante à l’amour, l’intense présence de la nature et le rayonnement de la figure enfantine – qui plus est incarnée par Tye Sheridan, un des enfants de The Tree of Life – évoque nécessairement le dernier cinéma de Malick. Il en diffère toutefois nettement, par sa forme bien sûr – encore que Jeff Nichols se plaise à faire droit, au détour d’un plan, à la présence des animaux, d’une façon qui rappelle La Ligne rouge ou, déjà, Badlands – mais surtout par son esprit. L’amour, pour le coup, est un fait purement humain, anthropologique et non cosmologique. Il n’unit pas l’homme à la nature, qui reste, avec ses serpents, redoutablement hostile, mais seulement l’homme à l’homme. Il n’ouvre à aucune mystique mais vaut par les liens horizontaux qu’il institue et soutient. Il est affaire de volonté : comme le crie Ellis, il se perd lorsque l’on baisse les bras.

Il ne s’agit pas d’accueillir mais de construire. Si Mud lie de manière émouvante les hommes et le Mississippi autour duquel s’organise leur vie, ce lien n’est pas cosmique, mais social, historique, traditionnel, tissé à force de travail. Le fleuve est indifférent : comme le rappelle Galen à Ellis, les hommes y trouvent ce qu’ils veulent. Il est même plutôt inquiétant, à en juger par les formidables plans où Galen cherche des coquillages dans la vase, dans son scaphandre de fortune. Le dualisme entre l’homme et la nature est irréductible, même pour ceux qui en sont le plus proche, qui la travaillent et qu’elle forme en retour.

Aussi simple soit l’évidence morale qui soutient le film, la complexité de la réalité n’est donc jamais oubliée. Mud (le personnage), opaque et incompréhensible, en est la métaphore. Si l’amour, à la fin, connaît une victoire, celle-ci est relative. Il a fallu souffrir, il a fallu des morts, et abandonner l’enfance. Mais l’entièreté farouche de l’aspiration morale qui anime Ellis et rayonne dans tout le film n’est pas disqualifiée ; contre ce à quoi l’on pouvait s’attendre, avec Mud, Jeff Nichols nous livre une anthropologie optimiste.

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