Accueil > Actualité ciné > Critique > Night Moves mardi 22 avril 2014

Critique Night Moves

Bêtes humaines, par Olivia Cooper Hadjian

Night Moves

réalisé par Kelly Reichardt

Après La Dernière Piste, Kelly Reichardt retrouve avec Night Moves la campagne de l’Oregon où déambulaient déjà les personnages d’Old Joy. Il ne s’agit pourtant pas ici de revenir en arrière, mais d’explorer un nouveau genre. Après s’être attaquée au western, Kelly Reichardt propose ici une version décalée du film à suspense. Où les terroristes ne sont pas des islamistes mais des militants écologistes. Où l’angoisse sourd d’une savante alchimie de sons, de couleurs et de durées, qui a valu au film le Grand Prix du dernier festival de Deauville.

De l’autre côté du miroir

Night Moves est un film coupé en deux. Sa première partie décrit la convergence de trois personnages vers une action commune, dont la nature se dévoile petit à petit. L’on fait d’abord la connaissance de Josh et Dena. Les deux amis se promènent au bord de l’eau, vont voir un film militant et prennent la route. Après avoir acheté un bateau, ils retrouvent dans les bois un troisième acolyte, Harmon. Quelques derniers préparatifs : « après ça, les gens vont se mettre à réfléchir, c’est sûr. »

Comme si leur cible était de papier, les trois flèches que sont Josh, Dena et Harmon doivent poursuivre leur course une fois passées de l’autre côté. La deuxième partie du film voit les trajectoires diverger et s’intérioriser. Chacun de leur côté, les trois camarades vont devoir composer avec la nouvelle réalité qu’ils ont établie, beaucoup plus trouble et difficile à interpréter que la précédente.

Corps multi-facettes

Le corps (du personnage, de l’acteur) est sans doute le point nodal du cinéma de Kelly Reichardt, le lieu où se croisent toutes les facettes de son cinéma. D’abord – c’est le versant diurne du film – sous un aspect matérialiste : comme dans ses précédents films, la cinéaste se plaît à montrer le corps dans ses emplacements et ses moments les plus banals : les scènes de petit déjeuner, sur les lieux de travail, dans la jardinerie, sont autant de moments où le corps se présente comme inclus dans un environnement physique, dans un monde déterminé face auquel il doit se positionner. Pour que cet environnement puisse se rendre visible pour lui-même, il faut cette légère distance entre les corps et les lieux, les corps et l’action, que Kelly Reichardt sait instaurer et qui détache son film du naturalisme. Ceux de Jesse Eisenberg et Dakota Fanning semblent toujours posés dans un décor sans s’y fondre, seulement à moitié actifs, vaguement présents mais pas tout à fait plongés dans leurs propres mouvements.

Cette façon de rendre visible la relation entre corps, espace et personnage prend une autre tournure dans le versant nocturne du film. La nuit, les corps sont traités comme une matière visuelle et le récit prend alors pour vecteur ces atmosphères sombres au sein desquelles les visages se font écrans de projection chatouillés par les lumières du monde, prismes par lesquels elles sont diffractées.

Le diable est dans les détails

Le suspense du film repose donc non pas sur des images surprenantes ou effrayantes, ni sur un recours à la musique, mais sur l’inquiétant scintillement de ces visages, sur cette façon de stopper une scène en suspens ou au contraire, de prolonger un plan au-delà de sa durée attendue, et puis sur des détails. Ainsi, cette biche écrasée sur le bord de la route, à l’utérus habité, que Josh fait glisser hors de la chaussée. Discordance entre la charité manifeste qui motive son acte et le long crissement des graviers sur lesquels glisse l’animal. Ce liquide rouge qui se déverse sur les granulés blanc qui tournoient dans la bétonnière. Ces baguettes de sourcier qu’une femme tourne vers Josh pour sonder son âme.

Les personnages remarquent à peine ces détails, aussi évocateurs soient-ils pour le spectateur. Une façon de suggérer encore une certaine absence à soi-même. Figures animales, végétales et minérales pullulent dans Night Moves − y compris au sein même de l’humain. Les personnages croisent ainsi un distributeur de prospectus déguisé en vache ou encore des silhouettes de femmes nues surgissant d’un bain de vapeur, comme des bêtes sauvages entr’aperçues au détour d’une clairière. Eux-mêmes en viennent à se comporter comme des animaux piégés, paralysés par la peur ou soudain en proie à des crises de panique. Une façon sans doute pour la réalisatrice de soulever le paradoxe qu’il y a à vouloir libérer la nature d’une emprise humaine destructrice en asservissant les cerveaux d’autrui à ses propres lois, comme si ceux-ci ne faisaient pas également partie du règne naturel. Mais ce n’est là qu’une interprétation. Kelly Reichardt, elle, a trop de respect envers les spectateurs de ses films pour leur dire quoi penser.

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