Accueil > Actualité ciné > Critique > Or noir mardi 22 novembre 2011

Critique Or noir

Le prisonnier du désert, par Benoît Smith

Or noir

Black Gold

réalisé par Jean-Jacques Annaud

Remis de l’échec commercial de sa comédie chic et bachique Sa Majesté Minor, Jean-Jacques Annaud revient à ses fondamentaux : le grand spectacle de qualité professionnelle, où le contexte plus ou moins inédit et solidement documenté vient en renfort de la fabrique d’exotisme. Parfait guide touristique, il nous balade cette fois dans l’Arabie des années 1930, où deux seigneurs s’affrontent pour un bout de désert au moment où les Occidentaux commencent à s’intéresser au pétrole qui y est enfoui. Avec son professionnalisme coutumier, il assemble les éléments constitutifs, selon les canons en vigueur, d’une épopée cinématographique avec arrière-plan historique : une destinée hors de commun (un prince séparé des siens depuis l’enfance, lettré et pas très physique, mais dont la force des choses révélera le courage et fera un meneur d’hommes), une impeccable logistique de reconstitution en décors et costumes, une pléthore de personnages secondaires bien caractérisés, des dialogues ciselés et fleuris, juste un zeste d’érotisme pour épicer le tout. Qu’Annaud soit attiré par un mode de divertissement aussi suranné auquel même Hollywood s’est senti obligé de donner des apparences de modernité, pourquoi pas ? Il n’empêche que son artisanat apparaît inexorablement lacunaire, manquant de chair et de souffle, moins prégnant, même, que toute la pesanteur dont était capable le David Lean de Docteur Jivago et Lawrence d’Arabie – derrière lequel cet Or noir court, très loin. On retrouve les vieilles marques du réalisateur, toujours convaincu d’ajouter une pierre singulière au divertissement grand public élevé à Hollywood – tandis que la comparaison, dans les faits, reste cruelle.

Il ne faut pas plus d’une scène au film pour trahir en lui le produit malade de ses coutures : un palabre dans un désert, sacrifiant au tic hollywoodien moderne exigeant que des acteurs occidentaux jouant des étrangers contrefassent avec emphase un accent épais, même en parlant anglais (manie de vouloir « faire vrai » avec un gadget en toc, au lieu d’assumer sans chichis la commodité de rapport au spectateur). Le problème de la fabrique d’évasion à gros budget selon Jean-Jacques Annaud est que, si elle ne se nourrit pas d’un matériau de base qui puisse vraiment donner le change – tel que le formidable roman d’Umberto Eco Le Nom de la rose, dont Annaud tira une adaptation passable, portée surtout par Sean Connery –, elle ne se résume qu’à l’accumulation industrielle, mécanique et sans vie, d’accessoires comme ces faux accents, les décors et les costumes. Ou comme le contexte historique et culturel, les caractérisations lorgnant vers les clichés des fables, les présences féminines... : tout cela traité par la mise en scène à l’égal des décors et des costumes, consciencieusement aligné mais jamais pris à bras le corps. C’est le travers le plus triste du professionnalisme d’Annaud qui, faisant du Hollywood avec l’implication d’un artisan de la « qualité française » d’avant 1960, considère tous les éléments de son film, jusqu’à la dimension humaine, comme de simples accessoires à assembler pour le spectacle. Même le souffle épique escompté s’avère une contrefaçon bon marché, un brassage d’air.

Annonces