Accueil > Actualité ciné > Critique > Oriana Fallaci mardi 4 août 2015

Critique Oriana Fallaci

© Francesca Fago

(Télé)film, par François Giraud

Oriana Fallaci

L’Oriana

réalisé par Marco Turco

La vision d’Oriana Fallaci au Vietnam écrivant sur sa machine à écrire au beau milieu du champ de bataille résume à la fois le courage admirable et l’intensité passionnelle de l’engagement de la journaliste italienne. En retraçant son parcours, Marco Turco embrasse un demi-siècle d’histoire, de l’après-guerre aux attentats du 11 septembre en passant par la guerre du Vietnam et la Grèce des Colonels. Ici, le biopic prend la forme d’une rétrospective. Oriana Fallaci vécut en prise directe avec l’Histoire, au détriment de sa vie personnelle et sentimentale. Malheureusement plombé par son traitement télévisuel, le film ne parvient pas à se hisser à la hauteur de son sujet ambitieux et passionnant.

Une production pour la télévision

Produit par Fandango TV en collaboration avec RAI Fiction, Oriana Fallaci a d’abord été diffusé en février 2015 sous la forme d’un téléfilm en deux parties de 90 minutes (ou, pour faire plus chic, une mini-série en deux épisodes) sur la chaîne italienne RAI 1. La version cinéma a été largement raccourcie, plus d’un tiers a été éliminé au montage, simplifiant un scénario qui était probablement plus fouillé dans son format télé. On peut s’interroger sur la pertinence de cette version remaniée pour le grand écran tant l’approche télévisuelle du biopic semble peu adaptée à une sortie en salles. Le récit est pris en charge par une voix-off qui déroule le fil de l’histoire de manière limpide et didactique, tandis que Marco Turco privilégie une mise en scène répétitive et dépourvue d’ambiguïtés, corsetée dans un schéma narratif efficace mais sans imagination : au début de chaque séquence, quelques plans d’illustration exposent sagement la situation, puis la caméra se rapproche des personnages. Oriana Fallaci fait preuve de pédagogie, ce qui est tout à fait compréhensible pour un téléfilm traitant d’événements aussi complexes, mais gêne dans le cas d’un long métrage de cinéma. La platitude de la réalisation s’accorde mal au portrait de cette femme libre, transgressive et engagée.

La question sensible de l’islam

La version cinéma donne parfois l’impression de survoler son sujet. Oriana Fallaci vole d’une destination à l’autre. Son passé dans la Résistance passe à la trappe, les années cinquante sont synthétisées en quelques minutes. Marco Turco évite néanmoins l’écueil du zapping en se concentrant principalement sur la auerre du Vietnam, la dictature grecque et la question de l’islam. À la fin de sa vie, les prises de position islamophobes très controversées d’Oriana Fallaci, avec la publication du pamphlet La Rage et l’Orgueil (Plon, 2002) en réaction au traumatisme du 11-Septembre, ont terni l’image de la journaliste, sans doute moins en Italie, où elle demeure très populaire, que dans le reste du monde. Adoptant une approche parfois simplificatrice, notamment dans ses dialogues, le biopic montre la constance de son engagement en faveur des libertés et de l’émancipation de la femme musulmane. La célèbre interview au cours de laquelle elle provoque l’ayatollah Khomeini en enlevant son voile est suivie de près, dans le film, par les attentats du World Trade Center à la suite desquels elle décide d’exprimer toute sa colère contre une religion qu’elle juge liberticide et menaçante pour la civilisation occidentale. Les scénaristes ont été très prudents – et paradoxalement politiquement corrects – dans le choix des mots, insistant avant tout sur sa condamnation du terrorisme. Le biopic passe sous silence les controverses, les procès, la récupération politique de ses idées par des partis d’extrême droite et préfère dépeindre l’intégrité d’une femme qui s’est engagée contre les dictatures, la guerre et l’oppression des femmes. En somme, le film réhabilite Oriana Fallaci en réponse aux attaques qu’elle a subies avant sa mort.

Portrait conventionnel d’une femme transgressive

La réhabilitation s’accompagne de choix artistiques qui édulcorent la réalité et chargent émotionnellement certaines séquences pour toucher directement le spectateur. Ce dernier est d’ailleurs relayé dans le film par une jeune étudiante en journalisme qui aide Oriana Fallaci à classer ses archives, l’occasion pour elle de raconter ses aventures - est-il possible de faire un biopic sans recourir au procédé des flashbacks, usé jusqu’à la corde ? Les yeux embués de larmes de cette étudiante, qui écoute religieusement son idole, jouée par la belle et séduisante Vittoria Puccini, sont révélateurs de la stratégie lacrymale du film. Pour cela, les scénaristes ont choisi, avec la guerre du Vietnam et la Grèce des Colonels, deux événements qui ont eu des conséquences directes dans la vie personnelle et sentimentale de la journaliste, mettant l’accent sur ses relations amoureuses et son désir contrarié d’avoir des enfants. La romance et le drame s’immiscent dans le film de guerre et le thriller politique. Le réalisateur utilise les codes du cinéma de genre pour négocier le réel et le transformer en fiction – processus de transformation flagrant dans l’utilisation des images d’archives qui se mélangent parfois confusément aux images tournées pour le film. Pour parachever le tout, Oriana Falalci est plombé par une musique caricaturale : les violons dégoulinent sur les images d’archive du 11-Septembre et les standards rock rythment l’épisode vietnamien. En brouillant les repères entre la fiction et le réel, la politique et la passion amoureuse, le portrait intime et le récit d’une vie professionnelle trépidante, le film est traversé par quelques belles intentions, mais traitées de manière bien trop conventionnelle pour convaincre.

Annonces