Out
© Arizona Distribution
Out
    • Out
    • Slovaquie, Hongrie, République tchèque
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : György Kristóf
  • Scénario : György Kristóf, Eszter Horváth, Gábor Papp
  • Image : Gergely Pohárnok
  • Décors : Branislav Mihálik
  • Son : Jan Richtr
  • Montage : Adam Brothánek
  • Musique : Miroslav Tóth
  • Producteur(s) : Marek Urban, Ferenc Pusztai, Jiří Konečný
  • Production : Sentimental Film
  • Interprétation : Sándor Terhes (Ágoston), Éva Bandor (la femme d'Ágoston), Judit Bárdos (Eszter), Ieva Norvele Kristóf (la secrétaire), Guna Zarina (Gaida), Viktor Nemets (Dimitri), Ieva Aleksandrova-Eklone (Anastasia), Tibor Gáspár (Gyula)
  • Distributeur : Arizona Distribution
  • Date de sortie : 2 août 2017
  • Durée : 1h28

Out

réalisé par György Kristóf

La curiosité de découvrir un long-métrage slovaque sur les écrans français – le premier à avoir été programmé en sélection officielle du Festival de Cannes (Un Certain Regard), en mai dernier – est redoublée par les surprises contenues dans le film lui-même. Pour ses débuts, le jeune cinéaste György Kristóf, issu de la FAMU (la très reconnue école de cinéma de Prague), tisse un canevas cinématographique pour le moins déstabilisant. Sur le plan géographique d’abord : Out commence à Bratislava dans une famille slovaque d’origine hongroise pour traverser ensuite l’Europe de l’Est et débarquer en Lettonie, dans un port non nommé, au bord de la mer Baltique. Sur le plan narratif ensuite : les premières scènes, filmée dans un ton vert de gris, semblent amorcer le schéma rebattu et morne du « film à caractère social » traînant sa détresse – le père ouvrier, Ágoston (Sandor Terhes), après avoir été renvoyé de son usine à la suite d’un plan de licenciement massif, quitte sa femme et sa fille pour s’aventurer vers le nord, animé par la promesse illusoire d’un emploi sur un chantier naval. Mais rapidement le récit déraille et s’enfonce dans une fuite en avant existentielle aussi troublante que séduisante : une fois le héros arrivé à destination, le naturalisme qui régissait le début d’Out s’effrite dans nombre de rencontres inattendues, plus absurdes, drôles ou inquiétantes les unes que les autres. Tour à tour surgissent un cactus dans le hall d’un hôtel que le groom doit éclairer chaque jour d’une lumière rouge, une femme qui erre sur le port accompagnée d’un lièvre empaillé et amputé des deux oreilles, une autre bouffie par le silicone jusqu’à se confondre avec une créature mutante, un bar de nuit où les clients se déculottent à chaque tournée du patron, un pêcheur russe taillé comme un Golgoth, un chalet en bois perdu au milieu d’une forêt…

Virus de l’étrange

L’habileté de Kristóf réside dans le choix du pointillisme discret : l’étrangeté qui envahit Out n’est pas frontale ou surlignée mais monte progressivement en puissance, comme un virus inoculé par le cinéaste à petite dose, dont les effets secondaires se font ressentir à contre-temps. Le naturalisme est encore très présent dans les premières scènes en Lettonie : Ágoston, malgré ses velléités d’intégration par la vodka, reste la cible prioritaire des dockers qui l’ostracisent et lui reprochent de venir voler le travail des autochtones, agissant comme une piqûre de rappel face à la xénophobie grimpante. Absurde et réalisme cohabitent un temps dans le même espace, créant un effet de tension qui intrigue et déconcerte, d’autant que le héros ne s’alanguit pas sur les incohérences qui l’entourent et se font de plus en plus présentes à mesure que son voyage s’éternise. Mieux, Ágoston est lui aussi guidé par le désir loufoque de pêcher un énorme poisson et se fond parfaitement dans ce réel déréglé, se détournant aisément de l’objectif économique de son périple. On est alors placé au même niveau que le personnage principal, démuni par un univers qui paraît se disloquer de lieu en lieu mais porté par l’envie vicieuse de le suivre et de découvrir des trappes et des portes cachées vers des mondes toujours plus perturbés.

Aux confins

Cette façon très rigoureuse d’alimenter l’atmosphère bizarre qui enrobe le film empêche Out de sortir véritablement de ses gonds (comme le promettait pourtant son titre) et de proposer une dénaturation plus profonde : le résultat tend parfois plus à accumuler les visions énigmatiques par peur d’en manquer plutôt que de les intensifier. Trop timoré, trop prudent, ce premier film reste néanmoins plus que prometteur quand il s’ouvre à la métaphore politique. La ligne d’horizon de la mer Baltique – qu’Ágoston regarde à plusieurs reprises – situe l’action à la lisière d’une Europe en crise, un monde presque parallèle où se révèlent d’autres confins, ceux d’une psyché humaine détraquée. Par cette façon singulière de mettre en scène l’état des anciennes républiques soviétiques, vingt ans après la fin la chute du Mur, le jeune cinéaste appose un regard critique omniprésent, dans le plan social inaugural, dans la xénophobie des dockers ou dans le monstrueux culte de l’apparence de la femme botoxée et de son mari russe. Cette bordure continentale, qui s’apparente à une jungle avec sa faune de freaks n’est pourtant jamais regardée de haut. Au contraire, Kristóf s’attache à la simplicité et à la bonhomie de son personnage principal un peu ahuri et l’accompagne constamment dans cette odyssée fantastique et initiatique. Loin d’être une expédition punitive, Out se termine comme une fable morale et poétique, joliment naïve et plutôt enthousiasmante.