Accueil > Actualité ciné > Critique > P’tit Quinquin mardi 2 septembre 2014

Critique P'tit Quinquin

Requinqué !, par Estelle Bayon

P’tit Quinquin

réalisé par Bruno Dumont

À la sortie de l’église, le lieutenant Carpentier vient chercher le commandant Van der Weyden, en voiture… sur deux roues. Cette scène du P’tit Quinquin est totalement incongrue, l’effet du gag désopilant. Avec sa dernière réalisation, Bruno Dumont progresse sur le territoire du cinéma français comme ce flic : en équilibre. Ça sort de nulle part, ça semble toujours prêt à se casser la gueule, ça avance pourtant. Le cinéaste spiritualiste qui faisait léviter le lieutenant Pharaon de Winter dans L’Humanité accomplit un nouveau petit miracle : revigorer la comédie française, genre hexagonal sinistré et paresseux, trop souvent abandonné aux stars du one-man-show et du petit écran pour en assurer le label « comique ».

C’est pourtant la télé qui offre à Dumont les moyens de réaliser ce petit phénomène, lequel risque bien de renvoyer, encore, l’adage godardien – « la télévision créée de l’oubli » – … aux oubliettes. P’tit Quinquin est en effet une commande d’Arte, mini-série de quatre épisodes de 52 minutes que la chaîne franco-allemande diffusera les 18 et 25 septembre – « L’Bête humaine », « Au cœur du mal », « L’Diable in perchonne », « … Allah Akbar ! ». Dumont s’est permis de l’envoyer au Festival de Cannes 2014 où la Quinzaine des réalisateurs, qui avait repéré sa Vie de Jésus dix-sept ans plus tôt, a su déroger à la règle du Septième Art en projetant ce Twin Peaks sur la Côte d’Opale. Ce n’est pas la première fois que Cannes sélectionne une série télé, trouvant dans ce format où viennent ces derniers temps se requinquer quelques cinéastes un nouvel espace de représentation. L’an passé, Jane Campion y présentait Top of the Lake. Assayas y avait montré son feuilleton Carlos, diffusé sur Canal + au printemps 2010 avant que MK2 ne distribue le film en salles en juillet de la même année. Souhaitons à ce P’tit Quinquin de trouver à son tour le chemin des salles. Le beau Scope de Dumont trouverait là un écrin mérité qui rendrait leur puissance à ses paysages.

C’est quoi c’bordel ?

On retrouve dans P’tit Quinquin son impeccable sens du cadre sur les paysages verdoyants de la Côte d’Opale, aperçus dans L’Humanité, magnifiés dans Hors Satan, en phase avec des gueules incroyables, trouvées sur la terre même où il filme. Dumont est un étonnant directeur de casting, capable d’apporter un prix d’interprétation cannois – avec L’Humanité – à de parfaits inconnus, des non-professionnels comme on dit dans le métier. Son bal de freaks nordistes rencontre ici les vaches folles, improbables tombeaux où sont retrouvés le corps d’une femme coupée en morceaux puis celui de son amant. Le cadavre du mari est récupéré dans sa fosse à purin, quand la maîtresse, reine des majorettes, gît nue sur la plage, sirène déjà verdâtre prisonnière d’un filet de pêche, pendant que des gosses balancent des pétards sur des touristes hollandais… mais c’est quoi c’bordel ?

C’bordel, c’est le dérèglement tragi-comique d’un cinéma hâtivement rangé, à juste titre, dans la case mystico-naturaliste héritière de Dreyer, Bresson ou Pialat. Dumont pourtant, très tôt, a montré sa capacité à sortir de ses propres codes sans pour autant perdre de vue ses lubies : l’écart expérimental de Twentynine Palms en terre californienne, le recours à l’actrice des actrices, Juliette Binoche, dans Camille Claudel 1915, la tentation de passer lui-même devant la caméra dans Sibérie, le film – oubliable – de sa compagne Joana Preiss. Et maintenant, voilà que le chantre d’un cinéma hiératique s’attaque sans complexe au genre éculé de la série policière, la dégonflant de ses boursouflures académiques par un sens du comique insoupçonné. Conjuguant savamment différents registres et procédés comiques, Dumont éloigne d’emblée sa fiction de cette tradition communautaire polluante dans le cinéma hexagonal, qui filme, tissée de clichés, la confrontation entre deux groupes sociaux, religieux, ethniques, portée par une tête d’affiche et/ou de gentils beaufs. P’tit Quinquin n’est pas un Bienvenue chez les Ch’tis à la sauce Arte. Il fout le bordel dans cette oppressante convention pour mieux retrouver l’essence du rire au cœur de son microcosme boulonnais fétiche.

Deux flics à Boulogne

Qui a tué Madame Lebleu ? Son amant ? Son mari ? La maîtresse du mari ? L’accumulation de cadavres et ses mises en scènes déroutantes sortent rapidement le récit de ses gonds réalistes pour détourner le crime en vaudeville grotesque. P’tit Quinquin est bien une farce, intermède au comique grossier dans l’œuvre « sérieuse » du cinéaste , dont l’intrigue simpliste, basée sur la tromperie, confronte le whodunit à une démesure transformant l’enquête en pure absurdité. La tragédie infanticide de L’humanité – déjà une enquête policière menée par un flic improbable – prend une tournure rocambolesque par ce principe accumulatif grotesque qui entasse tête décapitée, purin, entrailles, vache tronçonnée, cochons affamés et rat mort au fil des épisodes. Ce foutoir tragi-comique déroute totalement les gendarmes chargés de mener l’enquête, paire de pieds nickelés nullissimes, démunis face à l’outrance. Leur embarras ridiculise le super duo de flics, convention du buddy-cop movie qui a fait ses armes à la télé (Starsky et Hutch, Miami Vice) avant le cinéma (Rush Hour, L’Arme fatale, Bad Boys et tant d’autres). Van der Weyden et Carpentier conjuguent moins leur efficace décalage que leur parfaite incompétence, passivité portée par le leitmotiv « C’est quoi c’bordel ? », répété à l’envi par le commandant. Dans cette apathie, la moindre conclusion, le moindre geste – la cascade roulade du commandant – fait tache… et mouche sur nos zygomatiques.

On ne sait jamais, pourtant, si Van der Weyden est un génie à la Colombo dont la perspicacité risque de percer ces nombreux gros plans sur son air illuminé, ou un parfait incapable, support d’une satire envers le système policier français. Il ne peut assurer sa crédibilité que par un « Gendarmerie nationale ! donc hein… bon… », formule bégayante jamais confirmée par ses actes. Le formidable Bernard Pruvost, jardinier du cru, interprète ce commandant bourré de tics, mix de Groucho Marx et de Monsieur Hulot, claudicant telle une marionnette désarticulée au milieu de ce microcosme détraqué. Son corps même supporte le dérèglement à l’œuvre dans la stratégie comique de la série. Son sur-jeu maladroit, le délire de l’organiste et le fou rire des prêtres à l’enterrement – séquence d’anthologie où Dumont trouve une puissance comique à la figure phare de son cinéma, le champ contrechamp –, le grand-père qui met la table en jetant les verres, le lieutenant sur deux roues, l’irruption cocasse – et hilarante ! – du petit « Ch’tiderman » sont autant de gags qui visent à modifier l’itinéraire narratif de l’enquête par d’incongrus détours. L’incongru s’invite également dans la langue : l’accent ch’ti bien sûr, l’étrange poésie triviale du patois nordiste (que connaissent ceux qui ont lu les scénarios édités de La Vie de Jésus ou L’Humanité), la vulgarité inattendue, les formules du commandant (« c’est quoi c’bordel », le « i’m’faut la tête Carpentier ») ou sa façon d’évoquer Rubens comme le mec qui peint « des grosses femmes à poil ». Il désacralise là l’une des influences majeures du cadre impeccable de Dumont, sans que jamais celui-ci ne sombre dans l’auto-parodie.

Ça fait mal

Si la farce est satirique, Dumont compose moins une simpliste critique du système policier français qu’il ne filme, encore, une forme de fatalité que ne résolvent jamais les pouvoirs. La loi, la science, l’Église n’apportaient pas de solution aux maux de Freddy, de Joseph, de Pharaon, de Barbe, d’Hadewijch, de Camille Claudel dans ses précédents films. À l’enterrement, les prêtres semblent ivres, oublient les prières, brocardent l’institution religieuse d’un fou rire aussi bon enfant que malvenu. Ici, les flics demeurent impuissants, et dès que l’enquête prend une tournure plus sérieuse avec l’arrivée du procureur, un jeune demeuré anglais détruit le décor derrière lui, déraisonne le champ contrechamp, l’emporte encore vers le saugrenu. L’appel de la « gendarmerie nationale » ne parvient jamais à ramener les gamins à la raison, qui continuent à faire les cons autour du théâtre morbide. Menés par le P’tit Quinquin, attachante tête à claques tout blonde, toute ronde, défigurée par une cicatrice, munie d’un appareil auditif, les enfants participent du dérèglement collectif. Avec son amoureuse, la jolie Ève, ce petit chef de bande élève la série au-dessus de sa trivialité, du côté de la pure tendresse, avec des « mon amour » trop grands pour eux. Mais il la ramène aussi vers la cruauté, à coups d’humiliation et de racisme rance qui pousseront Mohamed au suicide, véritable drame au milieu des morts grotesques.

Derrière l’outrance de ses formes vulgaires, sa succession savamment rythmée de gags absurdes, sa pantomime destructrice, perce le sérieux du sujet du P’tit Quinquin, la noblesse de son ambition : le Mal et sa banalité, grand sujet dumontien. Que Dumont parvienne avec une audace revigorante à renouveler son geste mystique dans le burlesque impressionne et rassure quant au potentiel humoristique de la fiction hexagonale. Que l’un des « films » français les plus forts de cette année émerge du petit écran est pourtant, aussi, le symptôme d’une couardise du cinéma comique.

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