Accueil > Actualité ciné > Critique > Paradis : Amour mardi 8 janvier 2013

Critique Paradis : Amour

Sacher-Masoch sous les tropiques, par Alice Leroy

Paradis : Amour

Paradies : Liebe

réalisé par Ulrich Seidl

La trilogie des « Paradis » du cinéaste iconoclaste Ulrich Seidl était d’abord destinée à ne former qu’un seul long métrage colossal de cinq heures. Pour notre salut, il en est finalement resté trois films distincts composant autant d’histoires indépendantes mais ramifiées par des personnages dont chaque volet ébauche la misère affective – on peut ainsi s’épargner des souffrances inutiles. Trois femmes autrichiennes, trompant la monotonie de leurs vies pavillonnaires dans des vacances qui réveillent leurs passions, occupent le canevas de ce portrait au féminin et au vitriol de l’Autriche. Teresa, mère célibataire charnue d’une ado aussi consistante qu’une assiette de choucroute, inaugure ce grotesque carnaval par un safari sexuel sur les plages du Kenya. Freaks show.

On ne manquerait pas d’arguments pour abonder dans le sens du dégoût moral qu’inspire le cinéma de Seidl, ce serait pourtant du pain béni pour ses adulateurs, toujours prêts à pointer le conformisme et le politiquement correct derrière les récriminations indignées. Or le film de Seidl ne manque pas de qualités, formelles d’abord – son jardin des délices à la sauce autrichienne composant autant de tableaux obscènes. Paradis : Amour s’ouvre sur le ballet chaotique de trisomiques arrimés à leurs auto-tamponneuses, visages contorsionnés et décor de cocotiers irisés sur fond de musique de supermarché. Teresa, quinqua au sourire de communiante, contemple la scène avec ennui. La composition des plans fixes sur lesquels Seidl s’attarde volontiers tient de l’univers rutilant d’un Martin Parr ou du cynisme taillé comme une vignette publicitaire d’un Roy Andersson. Il faut tout le talent d’un Ed Lachman (vieux comparse de Larry Clark) et de Wolfgang Thaler pour mettre en images cette dialectique du maître et de l’esclave : dès le basculement dans l’exotisme africain, chaque plan accuse la frontière inamovible entre Blancs et Noirs, partitionnant l’espace de la plage et de l’hôtel et assignant à chacun son rôle attendu, les uns en touristes écarlates et suants, les autres en bons sauvages et vendeurs à la sauvette toujours prêts à donner du Hakuna Matata.

Pourtant, Seidl évite assez habilement le piège de l’explicitation dans lequel s’engouffrait Vers le sud de Laurent Cantet, au profit de tableaux muets et sinistres, comme celui de Teresa, odalisque obèse endormie sous une gaze bleutée. Le tourisme sexuel de Teresa est aussi une pathétique quête d’affection. Lardé de ce bovarysme exotique, le commerce cynique des corps s’agence comme un conte cruel : son héroïne, cougar mal aimée ou Bridget Jones usée jusqu’à la corde, y devient un gouffre de tendresse. À Inge, la copine adipeuse au racisme sans complexe, attifée de tresses africaines et dégustant son B-boy comme une saucisse de Francfort, Seidl laisse le rôle ingrat d’un néo-colonialisme sans nuances. Son film pourrait presque être drôle – férocement drôle, à la manière d’un Ettore Scola dans Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ? – s’il n’était si cruel. Allégorie cynique d’une mondialisation des échanges, l’asservissement sexuel des Beach boys offerts comme des cornets de glace sous le soleil de midi à des Sugar mamas affadies par l’âge n’inspire aucune empathie. Chacun semble même y trouver son compte.

Comme souvent chez Seidl, la métaphore économique règle les rapports sociaux et sexuels. Tout se paie et se monnaie, en sorte que Paradis : Amour ne constitue finalement qu’une variante du constat nauséeux d’Import/Export en 2007, celui de la marchandisation des corps. Dans la lignée de sa compatriote Elfriede Jelinek, Seidl montre l’asservissement de la chair à l’esprit du capitalisme. Le malaise insidieux de cette démonstration repose sur le fait qu’elle est entièrement guidée par le point de vue de Teresa : elle n’offre aucun contre-champ à l’ignorance naïve de son personnage principal. On imagine aisément que les méthodes de tournage d’Ulrich Seidl ont pu dérouter les acteurs non-professionnels recrutés au Kenya. À voir leurs mines déconfites et leur gêne, on est parfois tenté de regarder la fiction de Paradis : Amour comme un making-of du tournage. À l’inverse, la performance de Margarethe Tiesel dans le rôle de Teresa tient du défi, ou peut être du masochisme, tant elle se livre à toutes les humiliations – après la présentation à Venise du deuxième opus de la trilogie, consacré à la dévote sœur de Teresa, on attend de voir à Berlin le destin de sa fille dans un camp d’amaigrissement. Surtout, le principe d’ouverture appliqué au tournage – où les scènes sont tournées suivant un axe chronologique en laissant libre cours à l’improvisation – touche à ses limites quand il ne parvient plus à alimenter son propos. Et c’est bien là ce qui mine la mécanique sordide de Seidl, contraint d’empiler les couches ignobles d’un récit qui finit par ennuyer ferme son spectateur à force d’orgies poisseuses.

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