Paul Sharits
© Zootrope Films
Paul Sharits
    • Paul Sharits
    • Canada
    •  - 
    • 2015
  • Réalisation : François Miron
  • Scénario : François Miron
  • Image : François Miron
  • Son : Félix-Antoine Morin, Serge Boivin
  • Montage : François Miron
  • Musique : Félix-Antoine Morin
  • Production : Filmgrafix Productions
  • Distributeur : Zootrope Films
  • Date de sortie : 17 mai 2017
  • Durée : 1h25
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Paul Sharits

réalisé par François Miron

Disons-le tout net : ce documentaire ne vaut pas tant en tant qu’œuvre de cinéma qu’en tant qu’œuvre sur une œuvre – magistrale et relativement méconnue. Pour évoquer cet artisan du cinéma expérimental qu’était Paul Sharits, le Québécois François Miron, bien que s’adonnant lui-même à cette pratique, adopte une forme tout ce qu’il y a de plus conventionnel : un montage d’entretiens illustré d’archives visuelles et d’extraits de films, qui n’évite pas la redondance entre image et son. On ne sait si le caractère un peu sale de la photographie, un peu bâclé des cadres et très abrupt du montage est intentionnel, mais il fait de la vision de ce Paul Sharits une expérience assez inconfortable en termes esthétiques. Cependant, il y a bien du sérieux et de la générosité dans ce film, qui fait preuve d’une certaine rigueur dans sa construction. Il s’agit manifestement de réaliser une sorte de somme de matériaux et de témoignages disponibles sur Paul Sharits et de faire le tour de l’œuvre, quitte à enchaîner par moments de très courts extraits d’entretiens, donnant l’impression d’une compilation et nous privant du plaisir de faire posément la connaissance des différents témoins. Une fois cette déception passée, on pourra reconnaître que le film constitue une bonne introduction au travail de Sharits tout en permettant à ceux qui l’aiment déjà de s’y replonger à travers des entretiens inédits (ainsi que certaines archives) et découvrir peut-être l’existence de certaines œuvres.

Détournements

Adoptant une structure plutôt chronologique, Paul Sharits débute par l’enfance puis la jeunesse du futur cinéaste, exposant sa volonté initiale : rendre visible les vingt-quatre images qui constituent une seconde de film. En plaçant l’un à la suite de l’autre des photogrammes ne produisant pas l’illusion de la continuité sur laquelle le médium repose, il s’inscrit pleinement dans la veine du cinéma structurel, aux côtés de Michael Snow, Hollis Frampton, etc. Sharits fait partie de ces artistes qui ont détourné la pellicule de sa fonction d’origine et ont souvent fait l’impasse sur l’étape de la prise de vues pour explorer d’autres potentialités du médium. Il présente ainsi dès Piece Mandala/End War (1966) une succession rapide d’images monochromes et photographiques produisant une impression de clignotement. Le film de François Miron évoquant les recherches que d’autres artistes ont menées en parallèle autour du flicker et rappelle bien toute la particularité de ces démarches : par l’effet assez violent et souvent hallucinatoire produit par la succession rapide des images, ces films placent au premier plan le corps du spectateur, qui ne peut plus ignorer son rôle actif dans la perception et devient en quelque sorte le sujet même de l’œuvre. Le film met aussi l’accent sur un aspect qui pourrait paraître secondaire : le son, que Sharits travaillait un peu comme l’image, usant de répétitions avec variations pour troubler la perception. Réaliser ce documentaire en numérique est quelque peu paradoxal, étant donné que les œuvres qu’il présente sont issues d’une réflexion sur un médium précis : non pas le cinéma en général, mais la pellicule. Voir des extraits de films de Paul Sharits en numérique, ce n’est pas tout à fait les voir. Le simple aperçu de ces œuvres, notamment les plus rares, reste cependant une expérience précieuse et outre certains films peu connus, le documentaire présente des images d’installations encore plus difficilement visibles.

Détours

Si le film revient de façon répétée sur la biographie de Paul Sharits, qui souffrait de troubles bipolaires et eut une vie assez mouvementée jusqu’à son suicide en 1993, ces éléments ne sont pas tout à fait anecdotiques : on pourra ainsi apprendre de la bouche même de l’intéressé que ses œuvres comportent une part autobiographique, aussi imperceptible soit-elle pour un regard extérieur dans ses films les plus abstraits. François Miron présente également des documents de travail fascinants, partitions multicolores qui expriment bien la spécificité d’une œuvre qui lie de façon singulière le temps à l’espace – Sharits a d’ailleurs réalisé, outre des films destinés à être projetés, des œuvres plastiques composées de bandes de pellicule juxtaposées. Aux côtés d’acteurs plus ou moins célèbres de la scène expérimentale – cinéastes, enseignants, théoriciens, programmateurs – le film accorde ainsi une large place à un entretien avec Chrissie Iles, curator au Whitney Museum, qui évoque les nombreux liens entre l’œuvre de Sharits et l’histoire de l’art en général de façon très pédagogue. De tels détours par les arts « nobles » contribueront peut-être à terme à donner au genre expérimental la place qu’il mérite dans l’histoire du cinéma.