Accueil > Actualité ciné > Critique > Paysages manufacturés mardi 27 novembre 2007

Critique Paysages manufacturés

La beauté de la rouille, par Benoît Smith

Paysages manufacturés

Manufactured Landscapes

réalisé par Jennifer Baichwal

Suivant le photographe canadien Edward Burtynsky à travers une Chine en phase d’industrialisation forcée et accélérée, Paysages manufacturés s’appuie sur son travail pour évoquer les sacrifices écologiques, économiques et sociaux consentis par ce pays pour concurrencer l’Occident dans sa modernité. Burtynsky et l’équipe documentaire se rendent sur divers sites symptomatiques de l’industrialisation accélérée de la Chine, du recyclage des composants électroniques ramassés dans les décharges au monumental barrage des Trois Gorges. Le photographe, dont toute l’œuvre depuis 1978 est centrée sur la représentation des paysages industriels, capte les transformations formelles subies par l’environnement sous l’influence de l’homme et de ses machines. Il tâche, par l’esthétique des clichés qu’il expose, d’amener le public à s’interroger sur les conséquences, présentes et à venir, du caractère parfois contre-nature de ses avancées technologiques. Accompagnant sagement la démarche de Burtynsky (ne chercher ici aucune velléité d’émettre un soupçon de point de vue personnel), le documentaire tente de remettre le travail de l’artiste dans son contexte en interrogeant la réalité économique et industrielle des régions parcourues. Néanmoins, il se complique un tantinet la tâche en voulant donner à l’œuvre photographique un prolongement filmique.

Sur ce dernier point, la réalisatrice et son équipe – dont certains ont auparavant participé à des projets plus ou moins expérimentaux – s’emmêlent un peu les pinceaux. Dans une intention mal assurée de tirer le travail et le sujet de Burtynsky vers une dimension plus abstraite, ils ne parviennent qu’à une illustration un peu appuyée et superflue, à coups de musique atmosphérique et de passages noir et blanc/couleur, des sentiments de flottement et de doute déjà induits par la beauté désolée des photographies. Le film, par son formalisme, semble parfois désirer acquérir une vie propre, au-delà de son sujet : une ambition manifestement hors de sa portée. La caméra ne peut que rester sagement dans les pas de son guide-photographe, tâchant de donner une perspective toute terrienne au travail de ce dernier, arpentant les terrains où il pose son trépied, interrogeant les acteurs, témoins et victimes humaines d’une industrialisation aux retombées discutables.

C’est lorsque la forme et le discours restent voués à cette mise en contexte que le film trouve sa vraie place, modeste mais honorable. Sa principale vertu, dans ces moments-là – contrairement à ses brèves envolées atmosphériques –, est de ne pas laisser l’œuvre plastiquement remarquable de Burtynsky comme l’objet de contemplation béate qu’elle pourrait insidieusement devenir. Les témoignages d’ordre économique et social, les visites d’une Shanghai moderne se calquant sur l’Occident, la liberté de la caméra qui sillonne les zones photographiées – à commencer par le travelling inaugural d’environ huit minutes dans une usine : tout cela ramène l’image photographique à un réel d’une trivialité bienvenue, contrecarrant opportunément la fascination du pictural qui sans cela menace d’être une source de distraction. Somme toute, le film accomplit sa tâche. On aurait aimé le voir dépasser ses constats pour une franche amorce de débat à l’échelle de l’industrialisation mondiale, mais on sent bien que tenter plus lui serait fatal.

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