Accueil > Actualité ciné > Critique > Péché mortel mardi 12 avril 2005

Critique Péché mortel

Un si doux visage..., par Ophélie Wiel

Péché mortel

Leave Her to Heaven

réalisé par John M. Stahl

Richard Harland est écrivain. Lors d’un voyage en train, il rencontre Ellen Berent, une séduisante jeune femme. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, et se marient. Mais Ellen est victime du pire des « péchés mortels » : la jalousie. Un à un, elle élimine tous les obstacles qui empêchent son mari de se consacrer exclusivement à elle, et sombre dans une folie criminelle et destructrice. Contournant la censure, qui contesta la violence psychologique du film – et notamment la scène où l’héroïne provoque délibérément son avortement en se jetant du haut d’un escalier –, John M. Stahl offre au film noir hollywoodien l’un de ses plus beaux joyaux.

L’expression « film noir », prise au pied de la lettre, semblait forcer les réalisateurs du genre à se contenter de la dualité lumineuse du noir et blanc. Mais Péché mortel fera date : il s’agit du premier thriller tourné en Technicolor trichrome, procédé intégrant les trois couleurs primaires (jaune, cyan, magenta), qu’on réservait alors plutôt aux mélodrames flamboyants, type Autant en emporte le vent. La magnifique photographie de Leon Shamroy (récompensée par un oscar) est pour beaucoup dans la réussite de ce film tourné en extérieurs. Les décors naturels de l’Arizona et de la Californie concrétisent ainsi le paradis perdu dont la tranquillité sera troublée par les agissements criminels de l’héroïne. Dans la plus belle scène du film – l’accident mortel du jeune frère de Richard, Danny –, rien n’est plus inquiétant que ce grand lac bleuté, s’étendant à perte de vue vers les collines verdoyantes. La clarté est trop éclatante, la nature trop calme pour ne pas dissimuler quelque chose. L’eau est à peine troublée par la noyade de l’adolescent, et le silence obstiné, extraordinairement long qu’oppose Ellen à son appel au secours crée une tension dramatique surprenante.

Pour éviter une possible méprise du public, dérouté par cette débauche de couleurs, l’atmosphère typique au film noir est amenée dès la scène d’ouverture. Plutôt que de raconter l’histoire chronologiquement, le scénariste utilise un procédé classique de flash-back, impeccablement maîtrisé. En quelques minutes, le public comprend que le héros vient de sortir de prison : la question sera donc, bien évidemment, de connaître ce qui l’y a mené. Pourtant, les trois premiers quarts d’heure ressemblent presque à une banale romance. Comme dans les meilleurs thrillers, le doute plane jusqu’à la fin sur les motivations de l’héroïne, bien que le cinéaste dissémine habilement quelques indices, facteurs d’une montée en suspense réussie (voir ainsi le gros plan sur la chaussure d’Ellen, que la jeune femme enfoncera ensuite sous la moquette de l’escalier d’où elle se jette, pour faire croire à une chute accidentelle).

Plus encore que Laura d’Otto Preminger, tourné un an plus tôt, Péché mortel est le film qui consacre l’éblouissante Gene Tierney, « visage d’ange et cœur de ténèbres » selon Martin Scorsese. Son personnage est bien plus fouillé que celui des autres comédiens (notamment la cousine discrète et dévouée, presque terne, interprétée par Jeanne Crain, à qui devrait aller spontanément notre sympathie), la principale trouvaille du scénario étant d’offrir à la bad girl le rôle principal du film. L’ambiguïté du personnage est parfaitement rendue par l’attitude de la comédienne, capable de passer d’un acte de tendresse infinie à la perte totale de sang-froid, d’un sourire mielleux à la colère dissimulée : le plus souvent glaciale et hautaine, elle incarne très bien cette déesse diabolique et vénéneuse, qui parvient à manipuler et tromper son entourage, tout en étant parfaitement consciente de ses actes et de leurs conséquences. Gene Tierney, qui explique dans son autobiographie qu’elle ne put résister à la tentation d’incarner une garce, obtint pour cette fabuleuse interprétation une nomination aux oscars, mais l’Académie lui préféra Joan Crawford, et perdit ainsi l’unique occasion de récompenser cette très grande actrice.

Le vif intérêt que porte le réalisateur à son héroïne se traduit non seulement par le choix judicieux de la comédienne qui l’interprète (il proposa d’abord le rôle à Rita Hayworth, qui refusa), mais aussi par sa façon de la filmer. John M. Stahl n’était pas un grand cinéaste, malgré une carrière prolifique (89 films en 32 ans). Péché mortel est sans aucun doute l’œuvre de sa vie : sa manière de sacrer Gene Tierney en femme fatale dénote une maîtrise étonnante de la mise en scène. Voyons-le d’abord rendre hommage à sa beauté : dans la première scène, le visage de l’héroïne est dissimulé derrière un livre. La présentation est ainsi ajournée de quelques minutes, ce qui rend la jeune femme encore plus désirable, pour son interlocuteur comme pour le spectateur. Les gros plans sur ce visage enfin découvert se succèdent et sa séduction est d’autant plus grande qu’on le découvre capable d’émotions, comme dans cette belle scène où, dressée sur un cheval, elle répand les cendres de son père, puis s’effondre de douleur. Mais Stahl peut également décider de cacher à nouveau le visage, lorsque Ellen, suivant dans une barque le petit Danny, recouvre ses yeux de lunettes noires pour se rendre symboliquement aveugle à la mort du jeune garçon. Parce qu’Ellen n’est pas comme les autres, le cinéaste s’emploie à l’isoler. Dans le cadre par exemple : petit à petit, l’attitude étrange, puis cruelle de la jeune femme l’éloigne spatialement des autres. S’excluant d’abord elle-même par son comportement solitaire, elle est ensuite mise de côté par une famille qui trouve son bonheur loin d’elle. Dans ses confrontations avec les autres personnages, Ellen est rarement mise au même niveau, accentuant ainsi sa différence : son mari lui tourne le dos, ou sa cousine n’ose pas la regarder, ou bien un plan la montre debout face à un autre personnage assis, et vice versa.

Stahl juge-t-il Ellen Berent, alors qu’il passe son temps à la magnifier ? L’énigme de cette héroïne inhabituelle se trouve peut-être dans le titre original. « Leave her to heaven » (laisse-la au ciel) dit le spectre de son père à Hamlet lorsqu’il lui évoque le sort qu’il réserve à sa mère criminelle. Même si après sa mort, la présence d’Ellen pèse encore sur les personnages, à travers la bouche de son ancien fiancé devenu procureur, ou dans la salle du procès, par la seule fenêtre qui illumine la sombre pièce, la jeune femme ne gagnera pas. Le ciel en a décidé autrement.

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