Accueil > Actualité ciné > Critique > Perfect Sense mardi 27 mars 2012

Critique Perfect Sense

L’empire des sens, par Ursula Michel

Perfect Sense

réalisé par David Mackenzie

Alors que la fin du monde approche (pas de Noël cette année, paraît-il), le cinéma se plaît plus que jamais à confronter l’humanité à sa propre extinction. Comme Steven Soderbergh l’année dernière (Contagion), le réalisateur David Mackenzie imagine une énième épidémie ravageant le monde. Mais cette fois, pas de scènes de panique, ni de giclées de sang intempestives, la maladie sournoise ne tue pas, elle ampute un à un les cinq sens. La progression inexorable du virus sert habilement un crescendo tragique où l’homme devient la proie de ses instincts et de ses peurs ancestrales. Film métaphore, Perfect Sense déroute tout autant qu’il fascine.

À quoi tient notre civilisation si ce n’est la sublimation du réel par l’entremise de nos perceptions ? Michael (Ewan McGregor), chef cuisinier d’un petit restaurant de Glasgow, travaille à cette métamorphose, de la matière brute à la construction culturelle du goût. Pourtant peu enclin à l’amour, il s’éprend de Susan (Eva Green), une jolie voisine farouche. Mais leur histoire éclot au beau milieu d’une crise sanitaire majeure menaçant l’humanité. L’élément perturbateur (le virus) ne joue cependant pas le simple rôle de toile de fond dramatique, il catalyse les émotions des protagonistes, les accule à l’inévitable et leur fait entrevoir la fin du monde tel qu’on le connaît. Vaste projet donc.

David Mackenzie pose d’emblée son métrage aux antipodes de la narration classique du film épidémique. L’étrange maladie n’a pas de cause scientifique, pas de remède et n’est pas létale. Ce choix scénaristique (proche du roman de José Saramago L’Aveuglement, adapté en 2008 par Fernando Meirelles) permet au metteur en scène de s’émanciper rapidement d’un récit factuel (recherche d’un vaccin, suspense, découverte dudit vaccin, sauvetage in extremis de l’humanité) pour creuser la symbolique virale et sa poétique. Car l’évolution de l’infection prête à interprétation. Le film se scinde ainsi en quatre chapitres. Chaque perte sensorielle est précédée d’une crise symptomatique dont la mise en scène impacte la rétine. Une immense tristesse s’empare simultanément de centaines de personnes et se solde par la perte de leur odorat. Chaque sens (sauf le toucher) s’efface ainsi après des séquences collectives troublantes, parfois poussives (une scène de goinfrerie vomitive) mais indubitablement étonnantes au sein d’un film de ce genre.

Poussant la logique de réalisation jusqu’à l’extrême, le film lui-même se révèle contaminé par le virus. Un maelstrom sonore prend lieu et place des dialogues et bruitages habituels lorsque l’ouïe des personnages est atteinte. Immergeant concrètement le public dans la sensorialité bouleversée de la fiction, ces orientations permettent en outre de créer une autre communication entre l’écran et les spectateurs. Alors que les perceptions réelles dans le récit s’étiolent, elles deviennent le transmetteur privilégié du film. On ressent le trouble, la peur ou la colère des protagonistes via nos propres sens (audition et vue), rarement autant sollicités dans un film mainstream. Ce paradoxe apparent se révèle rapidement comme la pierre angulaire de Perfect Sense, sa singularité expérimentale et sa limite formelle. Car, une fois compris le truc de réalisation, on se plaît à attendre la prochaine crise et à anticiper sa manifestation cinématographique (la cécité servant d’écran noir final avant le générique par exemple).

Sans être révolutionnaire, Perfect Sense bénéficie d’un scénario solide et équilibré dans sa dramaturgie. Le manque de moyens (on est loin des films catastrophes type Alerte ! ou Contagion) est mis à profit avec intelligence, privilégiant une approche microcosmique (en dehors de Glasgow, peu d’informations sur le reste du monde) et une réalisation sobre qui s’appuie sur le tragique et la mise en image de la sensorialité. Peut-être pas perfect, le film s’avère toutefois une plaisante découverte.

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