Accueil > Actualité ciné > Critique > [Rec] mardi 22 avril 2008

Critique [Rec]

Terreurs du labyrinthe vertical, par Vincent Avenel

[Rec]

Jaume Balagueró et Paco Plaza ont déjà fois travaillé ensemble en 2005 sur la série Películas Para No Dormir : les « films qui vous empêchent de dormir ». Certainement, [Rec] mérite ce qualificatif, car non seulement le film ne ménage aucun temps mort, mais il distille une terreur claustrophobique comme rarement vu à l’écran. Pas réellement original dans son propos, le film recycle cependant avec intelligence et efficacité les topos d’un récit entre Romero et Lovecraft.

« Pendant que vous dormez », l’émission qui porte bien son nom, se propose de réaliser des reportages sur les gens qui travaillent la nuit. Ce soir, il s’agit d’une caserne de pompiers, où de sympathiques hommes en rouge font partager leur quotidien, jusqu’au moment où retentit une alerte. Il s’agit, alors que nous l’apprenons en direct, d’une crise d’hystérie particulièrement violente de la part d’une dame âgée. L’intervention ne se passe pas bien, et les reporters de « Pendant que vous dormez » se frottent les mains devant la moisson d’images-chocs qui est la leur. Les choses se gâtent lorsque les reporters, de même que les pompiers et les habitants de l’immeuble, sont mis en quarantaine dans la bâtisse par une force extérieure, sans plus d’explication. D’autant que la crise d’hystérie du début s’avère être bien plus qu’un simple trouble nerveux...

Si Jaume Balagueró est connu dans nos contrées pour les intéressants mais inégaux La Secte sans nom, Darkness et Fragile, Paco Plaza, réalisateur espagnol à la carrière déjà sérieusement pourvue, nous est complètement inconnu. Qu’ils soient tous deux rassurés, car [Rec] ne possède aucune des (quelques) faiblesses des précédents films de Balagueró, et constitue une fameuse carte de visite pour Plaza. Les deux réalisateurs ont choisi une forme qui semble en passe de devenir un sous-genre en soi – étonnamment réservé au sens fantastique ou assimilé, d’ailleurs – à savoir la « caméra directe » telle que l’ont pratiquée l’arnaque du Projet Blair Witch ou Cloverfield. Blair Witch n’avait utilisé cette forme qu’à des fins de créer un buzz précédant sa sortie, jouant sur l’aspect très réel de l’image pour créer le doute sur la véracité de l’histoire. Cela n’empêchait pas le film d’accumuler erreurs de scripts et contre-performances artistiques. Cloverfield n’était pas loin devant de ce point de vue, mais avait le mérite de permettre une véritable réflexion sur la récupération des images du 11-Septembre aux États-Unis. [Rec], quant à lui, semble avoir retenu les leçons de ses prédécesseurs, et s’attache au long du film à rester crédible dans son utilisation de la caméra. Nous sommes sur une émission de reportage sensationnaliste, et les motivations d’Angela et de son caméraman, pour altruistes qu’elles semblent (puisqu’il faut que tout soit filmé, qu’une trace reste du drame épouvantable que tous vivent dans l’immeuble en quarantaine), ne sont en réalité rien moins que la tendance sordide à vouloir accumuler les images chocs à destination d’un public toujours plus friand.

Le rapport de [Rec] à son public est intéressant. Car, contrairement à Blair Witch et Cloverfield, le public de [Rec] existe bel et bien dans l’action : le public de l’émission et celui du film se confondent. Les premières bandes-annonces du film ne montraient justement que ça : les visages surpris, terrifiés et ravis d’une audience rivée à son fauteuil. Le duo de réalisateurs, tous deux amateurs et pratiquants du fantastique, se jouent ainsi d’une audience qu’ils savent passablement masochiste : ce public aime à se faire peur, et plus terrible la peur est, meilleure est la sensation. Le grand jeu du fantastique, de tous temps, a été de se jouer de la censure pour offrir à un public (qu’il savait fidéliser ainsi) des frissons toujours plus envoûtants. La censure, aujourd’hui, existe toujours, mais elle n’adopte plus réellement qu’une forme morale : l’aspect démonstratif, visuel, devient toujours plus ouvert, plus permissif. Discourir sur le réel équilibre de dame censure n’est pas réellement le propos ici, bien qu’il semble bien être à l’esprit des réalisateurs de [Rec]. Puisqu’on peut montrer (même au prix d’une interdiction à une tranche d’âge, qui auprès des amateurs fait office de lettre de marque) tout et plus, alors : montrons. [Rec] est ainsi un exercice de style en matière de mise en scène de la terreur, adapté à la forme du reportage télévisuel. Composition ironique sur le thème du sensationnalisme visuel à l’heure des sites vidéos plus ou moins libres et d’une audience blasée, [Rec] s’interroge également, subtilement, sur le rôle du metteur en scène du fantastique. Dans ce genre qui est par essence celui de la mise en scène, de l’art du trompe-l’œil, comment doit on aborder cette dissolution des interdits qui prive le genre d’une partie de son corpus thématique et formel ?

[Rec] semble dire : quand bien même les interdits tombent, quand bien même l’imagerie traditionnelle du fantastique devient toujours plus galvaudée – il restera toujours au genre le parfum d’interdit, d’inédit, d’inconnu, de la peur, du monstrueux. « Monstre », c’est avant tout montrer, et l’audience fantastique ne saurait se contenter d’une démonstration vidée de sa substance ambiguë, sombre, décalée et terrifiante (telle qu’elle n’est plus réellement à la télévision ou sur internet). Et [Rec] de jouer exactement là-dessus : le film se réapproprie la forme du reportage pour redonner une essence purement cinématographique à son discours. Les thématiques chéries de Balagueró sont également toujours présentes : la fragilité du groupe social en situation de crise, les illusions des rapports humains... Avec un scénario solide au croisement d’un huis clos tendu à la Romero/28 jours plus tard et de l’horreur suintante héritée de H.P. Lovecraft, [Rec] ose beaucoup dans sa forme – ce qui faisait défaut à L’Orphelinat de Bayona, auquel il aurait dû ravir les plus grands honneurs de Fantastic’Arts.

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