Accueil > Actualité ciné > Critique > Réussir ou mourir mercredi 22 février 2006

Critique Réussir ou mourir

Marchander ou mourir, par Florian Guignandon

Réussir ou mourir

Get Rich or Die Tryin’

réalisé par Jim Sheridan

L’histoire du rappeur 50 Cent, l’un des plus gros vendeurs de disques au monde ces dernières années, a de quoi intéresser le cinéma, tant sont réunis tous les ingrédients d’un scénario intense inspiré d’un destin hors du commun, passant d’une mafia de trafiquants au statut de superstar planétaire du rap. Bien que nous faisant plonger dans un véritable univers peuplé d’un assez grand nombre de personnages et de caractères, par ailleurs assez bien interprétés, le film patauge dans les conventions hollywoodiennes mélodramatiques les plus écœurantes, rendant un personnage à la base fascinant totalement inconsistant.

Début 2003 sortait sur les écrans 8 Mile, de Curtis Hanson, avec le rappeur Eminem. Ce film racontait plus ou moins la vie du rappeur blanc le plus populaire de l’Histoire de ce courant musical. Bien qu’assez mièvre et légèrement édulcoré, ce film avait tout de même le mérite d’éviter quelques travers en restant d’un bout à l’autre sur une ligne réaliste précise, dans un univers urbain (Détroit) assez intéressant car trop peu vu dans les films américains. Le tout était porté par un Eminem au charisme évident, jouant son rôle avec un sérieux et une détermination étonnants, n’hésitant pas à casser à l’occasion une certaine image du rappeur. Mais son pote 50 Cent n’a pas son charisme, et la consistance qu’il donne à son personnage laisse grandement à désirer. De plus, l’univers dans lequel il évolue semble plutôt être un concentré de lieux typiques vus et revus dans les films de gangsters, peinant du coup à avoir une incarnation précise : New-York n’est pas New-York, mais une entité abstraite interchangeable, un décor qui pourrait être recomposé dans un studio hollywoodien. Si bien que cette biographie plus ou moins fidèle semble se glisser dans un moule académique, et que la spécificité de l’histoire de cet individu ne réside que dans les faits, c’est-à-dire dans le scénario, plutôt que dans son incarnation à l’écran.

Le film avec Eminem, bien que moins violent, était plus brutal dans son approche du réel. Il y a plus de moyens techniques et financiers dans le film de 50 Cent et donc une anesthésie dramatique éloignant du spectateur le personnage principal qui devient rapidement un mythe dans une cage dorée inatteignable. Pourtant le réalisateur, qui fut aussi l’un des producteurs de Bloody Sunday de Paul Greengrass, a une certaine facilité à mettre en scène un film de gangsters, jouant avec les codes et ce malgré les impératifs d’une biographie. Les gueules des gangsters, la rue, les bagnoles, les flingues, le rap, des personnages assez efficaces tiennent le film pendant à peine une heure. Mais ensuite, on attend gentiment la fin.

Mais il est certain que le film ne cherche pas à enrober le monde des gangs d’une fine couche de mythologie qui aurait exercé une fascination romantique sur les jeunes esprits gavés de MTV et de boissons gazeuses. Il n’y a rien à attendre de ce monde, aucune valeur : c’est cruel, c’est bête et c’est nul. Seul un imbécile pourrait dire en sortant du film : « Maman, plus tard je serai gangster ! » Toutefois, il est drôle de voir qu’il ne semble y avoir que deux solutions dans la vie : dealer ou rappeur. Et si le désir d’être riche et d’assurer ainsi le confort matériel de sa famille est quelque chose de noble, la mise en avant des biens matériels, les signes extérieurs de richesse (chaussures, montre, voiture) montrent bien que les valeurs de ce personnage et d’une partie du monde du rap ne sont que les valeurs du monde capitaliste actuel, d’un monde marchand qui a érigé un certain nombre d’objets insignifiants en symboles de réussite sociale. Ces rappeurs ne sont en aucun cas des rebelles et les attributs qu’ils affichent fièrement une fois leur réussite assurée sont les symboles éclatants de la pauvreté intellectuelle et du vide monumental des aspirations du monde capitaliste occidental. Venant d’un quartier difficile, leur but n’est pas de renverser l’ordre social dont ils ont été les victimes, mais bien d’affirmer la toute-puissance du dieu fric qui considère que seul existe celui qui possède. Présentant aux adolescents qui les admirent ces symboles de réussite, ils sont ainsi les meilleurs propagandistes de la société marchande, c’est-à-dire de l’ordre dominant. Le monde libéral crée ainsi l’illusion que tout est possible si on le souhaite véritablement, c’est-à-dire que la volonté permet la réussite. Mais afin d’avoir la mainmise sur ses sujets, la société marchande définit elle-même les critères qui sont les différentes composantes de ce qu’elle estime être la réussite. En 1965, Debord écrit à propos de la révolte de Watts, ghetto noir de Los Angeles dans lequel les habitants ont pillé et détruit des biens de consommation, qu’elle est « une révolte contre la marchandise, contre le monde de la marchandise et du travailleur-consommateur hiérarchiquement soumis aux mesures de la marchandise. L’homme qui détruit les marchandises montre sa supériorité humaine sur les marchandises. » La même année, Godard, que Debord disait détester, réalise Pierrot le fou, film dans lequel Belmondo, après avoir volé une luxueuse voiture américaine décapotable, envoie sur un coup d’humeur le véhicule dans la mer et l’abandonne. Ce non-respect d’un bien de consommation de luxe qui est déjà un symbole de réussite sociale à laquelle le commun des mortels aspire, est quant à lui un véritable acte de rébellion vis-à-vis du monde et de ses prétendues valeurs...

Enfin, faisons ce que nous ne devrions pas faire, c’est-à-dire parler d’autre chose que du film, en rappelant que l’histoire de cet homme, de cet artiste qui a su créer une façon de rapper qui lui est propre, a érigé en partie sa notoriété en livrant aux médias avides de récits de ce genre l’histoire sulfureuse de son passé, et en jouant, contrairement au film, sur l’image du mythe « gangsta » et « bad boy », ressassant des clichés, mettant en avant ses cicatrices, les traces des impacts de balles. Il est certain que cet homme sait se fondre dans les différentes disciplines et leur donner ce qu’elles attendent, accentuant ou diminuant certains aspects de sa vie selon l’endroit où il se trouve afin d’espérer atteindre une large audience et faire ainsi un maximum de fric, et ce avec une légère dose de cynisme...

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