Accueil > Actualité ciné > Critique > Rupture pour tous mardi 22 novembre 2016

Critique Rupture pour tous

© Légende Distribution

Petit manuel post-romantique, par Olivia Cooper Hadjian

Rupture pour tous

réalisé par Éric Capitaine

Premier long métrage d’Éric Capitaine, écrit en collaboration avec François Bégaudeau et Camille Chamoux, Rupture pour tous est une sorte d’OVNI : une comédie romantique à la fois réellement drôle et totalement dépourvue de mièvrerie, qui a de surcroît la spécificité d’être française. Il faudrait peut-être aller jusqu’à parler de nouveau sous-genre cinématographique : la comédie post-romantique. L’idée de départ, d’abord explorée dans un court métrage, est originale : la société Love Is Dead propose à ses clients d’effectuer à leur place la lourde tâche de mettre fin à des relations amoureuses devenues indésirables. Son fondateur, Mathias Lonisse, rend ainsi visite à différentes « cibles affectives » pour leur annoncer la fin de leur couple et leur interdiction d’entrer en contact avec l’être cher. À cet égard, Rupture pour tous est une sorte de film d’anticipation : à l’heure de la banalisation du consumérisme appliqué aux relations sexuelles et sentimentales (l’affiche du film comporte un clin d’œil au site de rencontres Adopte un mec) et où de nouvelles façons d’éviter le contact humain s’inventent chaque jour, l’émergence de sociétés telles que Love Is Dead paraît assez crédible. Ce point de départ n’est pourtant pas celui d’une satire épaisse : Mathias Lonisse est régulièrement traité de tous les noms pour avoir créé Love Is Dead, mais se défend avec des arguments sensés. Il n’est pas dépeint comme un être purement cynique, mais plutôt comme un romantique déçu, qui évoque le caractère « sanitaire » voire d’« utilité publique » de la « mise à terme » de relations malsaines, maintenues en vie par lâcheté. Il se trouve pourtant face à un dilemme lorsque sa propre mère a recours à ses services pour rompre avec son père. Éric Capitaine évite ici un autre piège : là où l’on pourrait s’attendre au récit d’un cheminement qui emmènerait Mathias de la froideur aux états d’âme, et déboucherait sur une confortable réaffirmation des traditions en matière de relations humaines (la « rupture naturelle », comme il l’appelle), l’évolution du film se fait moins attendue et Mathias affronte cette épreuve sans renier ses convictions.

L’amour en filigrane

Qui dit comédie romantique dit couple en puissance. À cet égard, Rupture pour tous est assez fidèle aux lois du genre : le film s’ouvre par la rencontre entre Mathias et Juliette, qui devient bientôt employée de Love Is Dead. Il est immédiatement clair que Mathias et Juliette se plaisent, mais pour Mathias, les relations sexuelles entre collègues sont exclues. Les sentiments des deux personnages se développent ainsi en filigrane, tandis que le récit se concentre sur une série de ruptures, qui sont comme autant de visions possibles de l’avenir du couple que pourraient former les deux agents de Love Is Dead.
Comme le genre l’exige, Éric Capitaine met toutes les chances de son côté pour que les spectateurs de Rupture pour tous tombent sous le charme de ses personnages, auxquels il donne une séduisante profondeur. Maniant avec brio l’art de la rhétorique, Mathias est un homme à l’esprit vif parfois tenté par la manipulation, dont la sensibilité se dévoile peu à peu. Quant à Juliette, avec ses grands yeux curieux, c’est une élève appliquée que son besoin de plaire pousse jusqu’au mimétisme, mais qui s’émancipe peu à peu de son maître. À coups de répliques ciselées, puisant habilement dans cet art d’enrober qu’est le marketing pour mieux s’en moquer, riche en surprises et twists en tout genre, le film dessine les trajectoires inverses de ces deux personnages jusqu’au moment où elles finissent par se rejoindre. L’alchimie fonctionne entre Benjamin Lavernhe et Élisa Ruschke, excellents interprètes qui mettent en valeur cette solide base scénaristique, s’emparant habilement d’un texte volontairement peu naturaliste où les personnages se vouvoient. Ils en accentuent la finesse et y ajoutent leur charisme, tout comme Aïssa Maïga, qui complète avec brio l’équation post-romantique en incarnant l’ennemi – une conseillère conjugale. Éric Capitaine ne se contente pas de cette finesse de trait : la palette comique du film verse également volontiers dans l’outrance à travers une ribambelle de personnages secondaires hauts en couleurs, de même que la forme du film oscille entre sobre classicisme et occasionnels effets clipesques.

Le romantisme en abyme

Produit d’une génération qui ne croit plus guère au mariage, Rupture pour tous se présente comme un manuel de comédie post-romantique : comment parler d’amour lorsque l’on sait que celui-ci est « atteint d’obsolescence programmée », comme le souligne l’un des personnages ? Le film épouse dans une certaine mesure les préceptes de Mathias Lonisse et suit l’injonction qu’il adresse à Juliette : « Pas de sensiblerie ! » De même que son intransigeance envers les relations sans tendresse est une façon de respecter l’amour, le refus de « sensiblerie » du film, qui épouse la pudeur de ses personnages et ne sort jamais les violons, est une façon de réactualiser le romantisme, d’en donner une vision qui, plutôt que de flatter l’illusion de l’amour éternel, l’estime suffisamment pour aborder de front sa fragilité.

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