Accueil > Actualité ciné > Critique > Sexy Dance 3 : The Battle mardi 11 janvier 2011

Critique Sexy Dance 3 : The Battle

Boombox Follies, par Mathieu Macheret, Raphaël Lefèvre

Sexy Dance 3 : The Battle

Step Up 3D

réalisé par Jon M. Chu

L’an dernier, Critikat passait à côté de la sortie de ce film. La torpeur aoûtienne, peut-être ; de vilains préjugés, sans doute. À l’heure des bilans, nous étions pourtant trois rédacteurs à le faire figurer dans notre Top 2010. Plus qu’un rattrapage, voici donc un nostra culpa, histoire de bien commencer l’année. Où l’on expliquera pourquoi Step Up 3D, loin de n’être qu’un négligeable produit de consommation, est un beau film de rencontres et de défis, de mouvements et d’interruptions, qui propose l’une des plus convaincantes utilisations de la 3D à ce jour.

Sexy Dance 3, c’est un Alice au pays des merveilles où le lapin serait remplacé par les dernières pompes collector de Nike. C’est Stanley Donen qui aurait passé un contrat avec MTV. C’est West Side Story à l’ère de la 3D. C’est ce que Hollywood, dans toute sa fascinante ambiguïté, fait de mieux sous les apparences du pire : le film produit en série qui reprend des recettes éculées tout en expérimentant l’air de rien, qui cible un public précis tout en se situant à la croisée des cultures, qui rend obsolète la distinction entre respect docile des conventions et inscription dans une riche tradition, entre manger à tous les râteliers et proposer une forme inattendue et stimulante de métissage. L’histoire du cinéma américain, histoire d’émigrants et de recyclage, est remplie de ce type de contrebandes. Sous le masque du marketing, il faut voir en Sexy Dance 3 une nouvelle occasion de jeter, à une certaine vitesse, des corps dans l’espace et de voir comment ils l’habitent ou le transforment. Si bien que le film de Jon Chu ne fait pas que nous vendre des postures, des attitudes et des tubes de hip-hop : il enregistre quelque chose du rythme contemporain et de la façon dont les corps l’investissent, s’y plient et sur lequel, souvent, ils s’éprouvent.

Il n’y est question que de rencontres, d’affrontements, de dialectique, de crossover, avec la danse pour langage et centre de gravité. Espace de défis agressifs mais ritualisés (sorte d’équivalent canalisé des combats de rue), la danse y est aussi une discipline consciente de son histoire et de ses formes – voir le tango à la soirée d’anniversaire tout droit sortie de Gossip Girl, le rafraîchissant hommage à Fred Astaire et Gene Kelly, l’allusion au bassin d’Elvis qui libéra toute une génération – et un vecteur de croisement entre les cultures, les âges, les classes sociales…

Malgré des dialogues débiles, un récit pas plus mauvais qu’un autre se tisse autour des notions de loyauté et de trahison vis-à-vis de sa tribu, cette famille qu’on s’est choisie pour échapper à la sienne, pour pouvoir être vraiment soi-même ou enfin quelqu’un d’autre. De toute façon, la finesse du scénario n’a jamais été nécessaire à la comédie musicale, qui tire son mode d’expression du dialogue des différences et du règlement des différends par le son et le mouvement. Le genre, volontiers schématique, ne contentera jamais les amateurs d’intrigues bien ficelées, de situations vraisemblables et de dialogues subtils – qui pourront toujours étancher leur soif avec un bon bouquin. Tout simplement parce que la comédie musicale – et avec elle le film de Jon Chu – ne raconte que ceci : comment on lâche le récit pour son contraire. Soit du temps en pure perte, qui ne se justifie par rien d’autre que des besoins esthétiques ; des numéros qui étirent et figent le film au lieu de le faire avancer ; des plages mobiles qui se préoccupent davantage de nous faire jouir de l’instant que de nous mener quelque part. Et ce n’est pas parce qu’il remet en cause la suprématie de l’intrigue que le scénario d’une comédie musicale est forcément crétin. Il faut au contraire une certaine habileté pour mener le récit de cet abandon, de cet appel irraisonné des corps à s’affronter – et se frotter – en dehors d’une quelconque plongée psychologique. Sexy Dance 3 a d’ailleurs l’honnêteté de ne jamais déguiser sa pauvreté par des faux-semblants. Ses facilités servent à ne pas s’attarder trop longtemps sur le superflu (la sacro-sainte profondeur des personnages). Son horizon assumé n’est autre que plastique et dynamique : c’est la danse.

Or, sur ce terrain-là, le film est éblouissant, qui déploie à travers des numéros tous plus spectaculaires les uns que les autres une exaltante orgie rythmique et kinesthésique. Le titre original, moins idiot et racoleur que sa transposition « française », n’est pas Step Up (« intensifier ») pour rien. Malheureusement, le film ne passe plus en 3D, et il faut bien dire qu’en DVD, il perd un peu de sa magie. Car ce qui est en jeu dans la 3D, Jon Chu, à l’instar de James Cameron ou de Martin Scorsese [1], l’a parfaitement compris : ce n’est pas le réalisme, c’est de repousser les frontières figuratives du corps et de ses capacités. Le hip-hop constitue à cet aune un terrain de jeu idéal, où l’on rivalise d’athlétisme et d’inventivité pour produire une fluidité inhumaine (l’homme-caoutchouc), une énergie animale (l’homme-chien) ou des déplacements robotiques (l’homme-automate).

La danse n’est d’ailleurs jamais plus belle, dans Sexy Dance 3, que lorsqu’elle semble dépasser, voire nier le mouvement-même. On ne compte plus ces passages où elle s’applique à le trouer de sautes, d’intervalles, de blocages, de fixations. Un corps s’interrompt dans ses tournoiements, comme si l’image se figeait soudainement. Un second multiplie les saccades et autres altérations mécaniques, comme s’il manquait des photogrammes. Si le corps se fait machine, se laisse pénétrer d’impulsions électriques et reproduit cette régularité qui ne se rencontre pas dans la nature, c’est aussi parce qu’il rivalise avec cette autre machine qu’est le dispositif-cinéma. Les corps des danseurs ne cessent de défier la vitesse de défilement des images et c’est sur ce terrain, peut-être, que se situe la vraie battle.

Le cinéma, lui, aborde cette battle avec décontraction et discrétion. On pouvait craindre de Sexy Dance 3 qu’il adopte cette manie du sur-découpage qui pulvérise aujourd’hui presque toutes les scènes d’action. Mais la 3D de Jon Chu cherche assez à sidérer son spectateur pour s’attarder sur ses images et se balader tranquillement dans leur profondeur. Du coup, les plans durent, la danse est accompagnée sans que jamais les outils du cinéaste ne servent de substitut à son dynamisme. Le plaisir qu’on tire des chorégraphies provient en partie de cette lisibilité absolue et de ce beau théâtre que leur construit Jon Chu, en les soulignant juste ce qu’il faut, en les soutenant sans les brider. L’intelligence de l’art filmé, le respect que visiblement lui porte le réalisateur, son enthousiasme communicatif devant les performances de ses acteurs, le poussent à ne pas leur porter atteinte et à nous ménager une place de choix dans l’espace du film.

Le prochain film de Jon Chu, un docu-biopic, a pour objet l’infâme star méchue pour ados Justin Bieber. En dépit de toutes nos craintes, nous serons au rendez-vous.

Notes

[1Nous attendrons bien sûr de voir L’Invention d’Hugo Cabret pour nous prononcer sur sa réussite dans ce domaine, mais les propos du cinéaste sur le sujet sont plus qu’encourageants : « Cette technologie a une beauté bien particulière. Les gens ressemblent... à des statues vivantes. Ils se déplacent comme des sculptures, comme des sculptures en mouvement. Comme des danseurs ! » (http://www.ecranlarge.com/article-details-17940.php)

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